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Galea, Claudine

Un sentiment de vie

2021

mercredi 12 mai 2021, par Sabine

Comment éprouver le sentiment d’être en vie, le préserver, en garder la beauté ?

C’est ce qu’interroge Claudine Galea dans un texte à la lisière des genres qui creuse la matière-même de l’écriture par une langue multiple (souvenirs, propos, fantasmes, ressouvenirs, citations, extraits...).

L’écriture est ici dans la chair. Si elle parle nommément, clairement, de son histoire (son père, la guerre d’Algérie, les souvenirs de cela), l’écrivaine est aussi devant nous habitée par la présence vivante de la littérature, sans distinction entre passé et présent (Büchner mais aussi Falk Richter, un « frère » d’écriture). Comme une communauté de personnages et d’êtres hantés qui nourrissent et portent la pensée, la dramaturgie, la langue, le possible d’une écriture.

Aucune considération de soi à soi mais une transcendance vers des questions essentielles, existentielles.

Partie un / my secret garden, milieu

Donc Falk Richter écrit My Secret Garden son père sa mère une famille normale qui habite dans un appartement témoin que visitent des clients potentiels S’ILS N’ACHÈTENT RIEN C’EST DE VOTRE FAUTE LES CLIENTS ACHÈTENT UN SENTIMENT DE VIE
Un sentiment de vie
Voilà un titre pour ce texte commencé avec Falk Falk s’arrête souvent sur des mots qu’il écrit Il ne s’arrête pas sur un sentiment de vie c’est normal c’est logique car dix pages plus loin il écrit Si j’ai appris une chose de mes parents, c’est bien ça : ne montre tes sentiments à personne et travaille beaucoup
Et il ajoute : Et j’en suis là maintenant : quelle vie !
Falk est un garçon un garçon ne montre pas ses sentiments en tout cas lui et la génération de lui avec un père comme il en avait lui Mon père est devenu fragile quand il a eu son cancer il pleurait souvent il avait honte de pleurer Un homme et un soldat ne pleurent pas PA PA
Les filles montrent leurs sentiments on pourrait penser qu’au moins elles n’ont pas subi la rétention des garçons sauf que générations après générations réduites à ça les filles sont sentimentales Pleurez les filles pleurez parce que vous avez des sentiments aimez et pleurez
UN SENTIMENT DE VIE
Oui
Ce sera mon titre pour le texte que j’écris pour Falk que j’écris pour moi Écrire-pour c’est quoi C’est faux écrire-pour On écrit avec Avec soi et avec l’autre qui est là dans ce qu’on écrit


Partie deux / my way, début

Tu vois / dit mon père / MAINTENANT je pleure MAINTENANT je ne suis plus bon à rien et je pleure je ne me reconnais pas /

Il a soixante-seize ans un crabe lui ronge le palais et il pleure /

MAINTENANT nous allons à l’hôpital Ma fille m’emmène en voiture à l’hôpital Je suis en voiture avec ma fille et je pleure Cela fait des mois que nous allons à l’hôpital pour me faire faire des dents Maintenant JE SUIS SANS DENTS Ils m’ont opéré et quand je me suis réveillé je n’avais plus de dents plus une seule Alors maintenant chaque semaine en voiture avec ma fille direction l’hôpital Voilà à quoi je ressemble des larmes et plus de dents Est-ce que c’est sans rapport /

Il me demande / Est-ce que c’est sans rapport / mais je n’ai pas entendu le début de la phrase le début de la phrase il ne l’a pas dite Et je ne réponds pas parce que je ne sais plus si les choses doivent avoir un rapport entre elles pour exister et je ne suis pas sûre non plus qu’il me l’ait vraiment demandé
Ce que je sais maintenant c’est que je peux écrire sur mon père autour de mon père avec mon père MÊME SI ÇA M’EST DIFFICILE et depuis le temps que je veux écrire sur toi papa je sais maintenant comment je vais commencer
Je vais commencer comme ça a commencé
Par cette chanson
Cette chanson qui m’arrive régulièrement depuis ta mort depuis dix-huit ans la chanson m’arrive et les larmes arrivent /

J’EN SUIS LÀ MAINTENANT QUELLE VIE Jamais je n’ai pleuré pourquoi j’aurais pleuré je ne sais pas ce que c’est ces larmes qui m’arrivent ça m’arrive ça déborde je ne contrôle plus rien je ne suis plus l’homme que j’étais je ne suis plus un homme /

Je ne peux pas faire autrement que commencer par les larmes et par cette chanson Dès que j’entends cette chanson c’est lui que j’entends La chanson la voix de mon père et aussitôt les larmes Je ne pleure pas de tristesse je pleure d’amour Est-ce que c’est différent Ça ne prévient pas les larmes et l’amour C’est l’amour qui sort un flot d’amour et de larmes C’est un peu décalé dans le temps n’est-ce pas PA PA À qui adresser ces larmes tout cet amour maintenant /


Partie trois / this is (not the end), milieu

mais ils sont malgré tout plus supportables que ceux qui veulent la transfigurer –
La tâche est plus harassante – plus prosaïque
S’EN ALLA COMME LENZ PAR LA MONTAGNE
Et c’était le silence dans la montagne
Les combats perdus les espoirs déçus
La pensée de la grande catastrophe un sentiment d’horreur globale qui en appelle au salut
Et maintenant le père éteint la radio et dit Salut
Et meurt
N’écris pas pour le salut (le salut en appelle aux larmes les caméras sont allumées)
Ne pleure pas (donne tes larmes écris)
OS & PROSE
Donne toute ta faiblesse écris
C’EST LE SENTIMENT DE VIE C’EST ÇA LE SENTIMENT DE VIE
Sinon TOUT EST SI – ET SI – ET SI
Ne sauve de rien ni ne dure le refuge (le pasteur Oberlin livre Lenz le pasteur Oberlin n’est pas à la hauteur)
(Quant à dieu et capitalisme) (un bastion de violence a place of force)
Pas après pas
le 20 janvier Lenz marche dans la montagne
This is (not the end)
Le soleil taille des cristaux dans la neige légère
La beauté n’a pas d’image (elle a de l’imagination)
Le plus beau compliment du père à sa fille Ma fille écrit des histoires elle a beaucoup d’imagination –
Dis merci – pourquoi quand on écrit on ne dit jamais merci ?
DE L’IMAGINATION les gens (mot misérable et grand) en ont la politique n’en a pas Posséder pouvoir ne font pas rime riche


Revue de presse

« Convoquant ses souvenirs, des bribes de mythologie familiale, comme ses « frères en écriture », Claudine Galea interroge la langue qui s’incarne sur le corps, le hante, y enracine une éthique et une esthétique toujours vibrante, palpitantes, intranquilles aussi.

Fuite, urgence, transe, et dans. Ecrire ? un manifeste qui ne sauve de rien, mais préserve l’élan. »

[Philippe-Jean Catinchi, Le Monde, 1re juillet 2021]


« Ce dialogue-monologue avec son père mort s’entremêle avec des paroles de poètes, d’écrivains et de chanteur : Falk Richter, Georg Büchner, Baudelaire, Marina Tsvetaieva, Frank Sinatra…

Un texte intime, incandescent qui jaillit comme des coulées de lave er pose cette question brûlante : comment préserver le sentiment de vie ? (…)

Une lutte acharnée s’engage alors, avec l’écriture et la littérature comme horizon. »

[Laurence Cazaux, Le Matricule des Anges, n°225, juillet-août 2021]

Le texte à l’étranger

Traduction en allemand par Uli Menke.

Création dans une mise en scène d’Emilie Charriot au Schauspiel du Theater Basel, Bâle (Suisse), le 16 octobre 2021.

Puis représentations en 2022 le 31 janvier, les 10 et 11 février.

Vie du texte

Lecture à la Mousson d’été 2020 par Stanislas Nordey et Claudine Galea, 23 août 2020.


Création dans une mise en scène de Jean-Michel Rabeux, Compagnie Rabeux, avec Claude Degliame et Nicolas Martel, Théâtre de la Bastille (Paris), du 20 septembre au 15 octobre 2021.

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