Éditions Espaces 34

Théâtre contemporain

Textes d’aujourd’hui pour le théâtre. Ces publications sont régulièrement soutenues par la Région Languedoc-Roussillon, et depuis 2003 par la SACD.

Animaux extraordinaires

Début

Un homme

Aucun des enfants n’avaient fait le déplacement
Notre père n’avait pas désiré notre présence
Il voulait être seul avec sa femme
Notre mère

Ainsi là où nous aurions dû être
Nous n’y étions pas
Formant un cercle de chaleur autour de la défunte
Nous n’y étions pas
Là où nous aurions dû être
Les sept enfants
Où les forces de l’amour auraient dû nous placer
Il n’y avait rien
Seulement des espaces libres
Comme des portes claquant au vent
Sept espaces libres
Sept portes claquant au vent autour de la défunte
Un corridor de folie
Et le père qui ne voyait rien ne voulait rien
Des enfants assez grands
Pour avoir eux-mêmes de grands enfants
Qui auraient dû être là
Et qui n’y étaient pas
Des espaces libres des creux des trous
Le silence gueulant comme un âne
Découpé en tranches par une charrue

Ceux qui l’avaient connue
Certains depuis toujours aussi vieux qu’elle
N’avaient pas été conviés non plus à la cérémonie
Des voisins des cousins des amis
Pas des amis
Longtemps qu’ils n’en avaient plus
Mais des cousins des voisins
Ceux-là devraient se contenter de la morgue
Dire ce qu’ils avaient à dire dans cet endroit là
La quitter à très basse température

Sans surprise mais surprenant encore
Notre père poursuivait son travail de fou
Comme il le faisait consciencieusement
Depuis qu’il était en âge de gagner sa vie
De regarder les horloges droit dans les yeux
Il venait une nouvelle fois d’arrêter le temps
Le pavé dans la mare cosmique
Détraquant autour de lui les petits mécanismes des jours
Les ondulations des mois
L’emboîtement parfait des générations
Notre père petit assassin de ses enfants
Reprenant en couilles une part de la vie qu’il avait donnée
Comme si la grande mort
L’obligeait à en produire de petites
Le jour où la matrice partait en fumée

Seul avec sa femme
Lui avec sa femme
Seuls tous les deux
Face aux flammes
Animaux extraordinaires


Plus loin

FEMME : C’est étrange cette chaleur, non ? Anormale. De notre côté aussi il commence à faire chaud. Je ne sais pas à quoi ça tient. On ne sait plus où se mettre. On a envie de se déshabiller.

HOMME : Tu n’es qu’un tas de cendres.

FEMME : Tu crois que la cendre ne s’émeut pas ? Qu’elle n’est pas sensible aux variations de température ? Par quoi crois-tu que nous sommes passés pour en arriver là ?

Elle se dirige vers une manette contre le mur

HOMME : Qu’est-ce que tu veux faire ?

FEMME : Ouvrir la fenêtre.

HOMME : Ne touche pas à ça !

FEMME : Je veux juste faire un courant d’air. On étouffe ici.

HOMME : Je te dis de ne pas y toucher. Tu vas te brûler.

FEMME : Tu oublies ce que je suis devenue. Ce petit machin m’a l’air tout à fait séduisant.

Elle pose la main sur la manette.

FEMME : Haaaayee !

HOMME : Je te l’avais dit.

FEMME : Je me suis brûlée. Un tas de cendres qui se brûle. C’est quoi ce monde ?

HOMME : Tu ne te souviens pas ? Le réchauffement de la manette.

FEMME : Non. Oui. Je ne sais pas.

HOMME : L’aventure se poursuit. Au début c’était un concept global, maintenant chacun possède son exemplaire. Ça pénètre dans la vie des gens.

FEMME : Et un bon seau d’eau dessus ?

HOMME : Il y a longtemps que c’est vendu, ma chère mère. Aujourd’hui nous sommes dépassés. La manette continue de se réchauffer et on dirait que nous n’y pouvons plus rien. Nous regardons faire.

FEMME : Il y a un mot pour ça, non ?

HOMME : Plusieurs. Mais un seul peut suffire.

Temps.

FEMME : Tu veux que je te raconte une histoire ?

HOMME : Non merci.

FEMME : Bien plus longue que la précédente.

HOMME : …

FEMME : …Quand la machine s’arrête, la belle machine de ton corps a cessé d’y croire et qu’elle a jeté l’éponge, l’obscurité arrive. Rien de très étrange. Tu crois que tu dors. C’est la même obscurité que tu as rencontré des milliers de fois pendant le sommeil. Tu ne connais rien d’autre. Alors tu crois que tu dors. Quand tu perds un membre, ton cerveau met longtemps à admettre la partie manquante. Là, c’est la même chose, tu as perdu la vie, mais elle a toujours tellement fait partie de toi que tu n’y crois pas vraiment, alors la vie est toujours là…Et puis on te glisse dans le cercueil et la deuxième obscurité arrive. Tu avais toujours pensé que le noir était le noir, mais celui-là est peut-être le double ou le triple de celui que tu connais. Deux ou trois fois ce que tes yeux ont jamais perçu. Ce que tes paupières et le meilleur tunnel ont jamais pu créer ensemble. Et tu comprends que c’est ton corps qui produit sa révérence, ton corps est devenu d’une science exquise, ton corps comme une fleur ouvre les pétales de la mort et tu comprends que tu n’auras plus l’occasion d’être comme tu l’as toujours été. Tu es passé à autre chose et c’est le noir qui te déroule le tapis rouge… Je dis « noir » pour tu comprennes, mais ce n’est pas vraiment une couleur, plutôt une substance, un état d’esprit…

Et un sentiment de paix presque douloureux envahit ton être tout entier, ce sera ta dernière sensation, tu sens tes os se remplir d’une matière tout à fait nouvelle, comme un très gros shoot de poésie. Tu n’es plus un corps, tu es un véhicule. Tu te demandes si tu n’as pas vécu uniquement pour cela. Pour voyager sans limite. Tu es morte et tu n’es pas triste, tu es morte et tu es légère, infinie et savante, tu es morte et tu es enfin parfaite. Tu sembles pouvoir aller où bon te semble. Le temps où tu étais une passagère est déjà loin. On pourrait te confier l’élaboration de la fission nucléaire comme celle du paradis terrestre.

Tu te contenterais de ça, d’un état de perfection. Mais ce n’est que le début du voyage bien sûr. A présent direction le four, les amis ! Tu n’auras jamais accompli un si petit trajet pour un si grand bénéfice. Après cela, le moindre miroir n’aura plus aucune chance de te reconnaître. Le meilleur psychanaliste ! Ce sont les derniers instants de ta chère apparence. Il n’y aura pas de retour en arrière. Bien des fois tu as été défigurée au cours de ton existence et tu t’en es remise mais ce qu’on te propose là est tout à fait révolutionnaire. Magique ! La redistribution totale de tes atomes ! La transfiguration !

Extraits de presse

« Poème dramatique à la langue ciselée et d’une grande simplicité évoquant avec subtilité et intelligence la complexité des rapports familiaux. »

[Centre national du livre, octobre 2021]


« Autour de cet événement [la mort de la mère] gravitent non pas des personnages constitués mais un entourage familier : une fratrie nombreuse de sept frères et soeurs, un père, des proches… La matière dramatique s’élabore en récits brefs dont l’ouverture évoque l’absence des sept enfants à la cérémonie d’adieux mais aussi en traits poétiques. ( …)

Tout se dit en fragments ponctués par la didascalie Temps qui fait se reposer la voix. (…)

La vie s’égrène avec des naissances, la neige à Noël, les années qui passent, la sortie au supermarché… Et survient La disparition de la mère, que des coups de téléphone ont annoncée.

Le dialogue alors enfin pourra avoir lieu au centre du texte, à partir de la page 19, celui de l’Homme –enfant et de la Femme-mère et dont le comble sera le monologue de plusieurs pages de cette dernière, à l’instant « d’entrer dans les flammes ».

Passage compact où la crémation, l’incinération s’avouent comme un parti pris poétique, loin de celui du pourrissement de la charogne. Jean Cagnard écrit ce que l’on ne peut voir, une nekyia contemporaine, une fournaise du langage, un « gros shoot de poésie » (p. 36). Il lui faut décrire la chimie du brasier funéraire, de ces quatre-vingt-dix minutes ultimes et flamboyantes !

En vérité, la vie et la mort sont des disparitions, des effacements, des métamorphoses réincarnées. Le fils peut alors se souvenir de la dernière fois où les enfants ont vu la mère lors de d’un séjour écourté avec le père. Tous deux des « animaux extraordinaires », des « écritures prodigieuses ».

Celles d’un texte qui porte la vie et la mort d’un couple, à l’encre des mots poétiques, qui montrent à voir et des silences. »

[Marie Du Crest, Le Litteraire.com, 20 juillet 2022]


« Pour Jean Cagnard, les parents sont donc des animaux extraordinaires, peut-être parce que le temps semble figé en leur présence comme en leur absence.

Et c’est avec cette langue si épurée que l’écrivain essaie de donner à voir cet invisible universel provoqué par la disparation d’un être. (…)

Un monologue [de la mère] rude, drôle parfois, âpre et rugueux, la fin de la mère dans les flammes du crématorium devenant une métaphore de la fin de notre monde, brûlé par le réchauffement climatique. (…)

Jena Cagnard créé des images poétiques, il nous donne à voir l’invisible, comme si le monde des morts reprenait vie dans le monde des vivants.

Chacun peut se laisser traverser par cette langue-poème très imagée, se laisser troubler dans ces grands gouffres que sont la disparition, le deuil et la béance de la famille.

Animaux extraorodinaires est un texte puissant, et dérangeant, un texte qui nous brasse et qui peut devenir comme un compagnon de route. »

[Laurence Cazaux, Le Matricule des Anges, n° 236, septembre 2022]

Vie du texte

Lecture lors des Lundis en coulisse du Théâtre Narration, dirigé par Gislaine Drahy, à Lyon, le 28 novembre 2022.

Un court extrait lu par l’auteur

ICI

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