Textes d’aujourd’hui pour le théâtre. Ces publications sont régulièrement soutenues par la Région Languedoc-Roussillon, et depuis 2003 par la SACD.

Extrait du texte

—L’Œil du jour

[p. 15 à 20]

La pièce est écrite pour deux acteurs : l’actrice joue Mata-Hari, l’acteur joue l’ange et compose, en acteur-orchestre, tous les autres personnages ou figures de la pièce. H 21 est le nom d’espionne de Mata Hari qui signifie en malais Œil du jour.

H 21. - Déjà ?

L’Ange. - Déjà, maintenant, après.

H 21. - Suis-je morte ou pas encore ?

L’Ange. - Tu es Margaretha Geertruida Zelle, dite Mata Hari, convaincue d’intelligence avec l’ennemi et de stupidité avec le reste du monde.

H 21. - Ce n’est pas possible.

L’Ange. - Ils mêlent du chloral à ta boisson du soir, ils graissent les gonds de ta porte, ils marchent sur des bouts de tapis jusqu’à ta cellule pour que tu n’entendes pas les préparatifs de ta mise à mort.

H 21. - Je suis innocente.

L’Ange. - Devant tes bourreaux furtifs, tu te réveilles pour ne pas t’évanouir.

H 21. - Dis-moi si je rêve.

L’Ange. - Mais si je te le jurais sur ton âme et sur tes cinq sens, me croirais-tu ?

H 21. - Après que les hommes m’ont dupée, me voici le jouet du caprice d’un ange.

L’Ange. - Ou moi l’esclave de ton sommeil.

H 21. - Et si je veille ?

L’Ange. - Alors je dors ?

H 21. - J’ai fait plusieurs fois un rêve - où ils ne me fusillaient pas.

L’Ange. - Tu prends le bateau vers le nord, tes malles sont pleines d’effets divers, vingt-cinq paires de chaussures au moins.

H 21. - Je m’approche du bastingage, je débouche trois flacons d’encre secrète et je les vide dans le canal qui relie Amsterdam à la mer du nord.

L’Ange. - Mais ceci n’était pas un rêve.

H 21. - Non

L’Ange. - Tu es née ?

H 21. - Non !

L’Ange. - Le 7 août 1876, enfance trop heureuse pour être honnête. Ton papa est là, je l’introduis ?

H 21. - Dans le jeu qu’avec moi tu joues, non - papa !

Adam Zelle. - A quoi joues-tu ma fille, tu as l’air ébahi ? Regarde plutôt ce qui t’attend devant la porte.

H 21. - Je l’ai ouverte et j’ai vu le jouet considérable qu’il m’avait offert, des millions de jalousies le guignaient déjà, j’aurai été le point de mire précoce du monde jusqu’à une assemblée de fusils autour de ma poitrine.

Adam Zelle/ L’Ange. - Nous sommes nobles M’greet, nous descendons de la plus haute lignée d’aristocrates de Hollande. Et ta mère ?

H 21. - Pas tout à fait de cet avis mais elle suivait aveuglément mon père sur tous les fronts. Puis elle mourut tout doucement des douces folies d’Adam Zelle.

L’Ange. - Tes frères ?

H 21. - Moi. Seulement moi !

Adam Zelle. - Elle te plaît, M’greet ?

H 21. - C’était une charmante voiture tirée par quatre chèvres, je me promenais dans ce carrosse de Noël et de pacotille, mes condisciples me dévisageaient comme un monstre odieux et gâté - comme une idole qu’eux-mêmes adoraient.

L’Ange. - Les jeunes filles qui t’ont côtoyée se rappellent ta morgue juvénile jusque sur leur lit de mort.

H 21. - Maintenant - maintenant ? - les autres prisonnières m’appellent la bochesse, pour ma sécurité une voiture me transporte seule de la cellule à l’interrogatoire - sinon elles me lyncheraient, même les voleuses et les putains sont bardées de patriotisme incendiaire !

Adam Zelle. - Fouette cocher !

H 21. - Mon père était chapelier prospère mais il se disait baron et les gens l’appelaient ainsi.

Adam Zelle. - Nous devons regarder le monde de très haut, M’greet, du haut de nos ancêtres, nous devons, nous devons... C’est-à-dire que... Un homme comme moi, M’greet.

H 21. - Que se passe-t-il ? Adam Zelle. - ...

H 21. - Ce n’est pas possible.

L’Ange. - Ton père est ruiné, la faillite olympique de la boutique, tous les chapeaux qui s’en vont à vau-l’eau, un titre de baron usurpé - envolé.

H 21. - Ce n’est pas possible.

L’Ange. - Tu déclares impossible la ruine d’Adam Zelle de la même façon que tu décrètes l’impossibilité de ta propre mort.

H 21. - Me faire cela ? A moi ?

L’Ange. - Un enfant bien élevé devine que ses parents lui racontent des mensonges.

H 21. - Nos ancêtres tutoyaient le roi. A la bataille de..., mon arrière-grand-père ramassa l’épée de son souverain et la lui tendit. Celui-ci la reprit de son vassal et eut la vie sauve. Et j’apprends que nous n’avons plus un sou ? !

Adam Zelle. - Elle me fait mal à la tête, cela me rappelle les leçons d’histoire du primaire, j’ai dit et redit, M’greet, que je n’avais plus rien !

H 21. - Adam Zelle m’abandonne à la pension, endroit atroce où ne sont que les femmes et les filles, les gouvernantes et les gourgandines.

L’Ange. - Dansais-tu alors ?

H 21. - J’ai fait seule quelques pas de deux dans ma chambre d’adolescente - surtout quand j’étrennais une paire de chaussures.

Journaliste 1. - Lady Mac Leod, nos lecteurs parisiens ont été enchantés par vos danses orientales, ils aimeraient savoir vos origines et d’où vous tirez votre ancestrale science.

H 21. - Je suis née aux Indes et j’y ai vécu jusqu’à l’âge de douze ans. J’ai réussi à m’introduire dans les temples sacrés où, loin des regards profanes, les bayadères, les nautches et les vadashis dansent devant l’autel de Vishnu.

L’Ange. - Une vieille tribu hollandaise, du côté de ta mère, les Wundkers, cela suffit à expliquer ta belle complexion moka.

H 21. - Je suis la fille d’un prince javanais et d’une cantatrice européenne.

Journaliste 1 / L’Ange. - C’est fascinant. Du côté de ton père, les Frisons, dont l’entêtement est légendaire en Hollande.

H 21. - J’ai été élevée selon les rites védiques.

L’Ange. - Tu t’unis à John Mac Leod selon les usages de la paroisse locale.

H 21. - Un jour, je lis les petites annonces.

L’annonce / John Mac Leod. - Officier permissionnaire en poste aux Indes néerlandaises aimerait rencontrer jeune femme de caractère agréable - vue mariage. Des camarades à moi, consternés que je reste célibataire à mon âge, ont imaginé de faire paraître pour mon compte une petite annonce matrimoniale.

H 21. - Je réponds, j’envoie une photo de moi.

John Mac Leod. - Moi, John Mac Leod, je m’accuse d’avoir gâché une partie de ma vie et de m’être enchaîné à cette nuisance publique suite à une plaisanterie dont je n’étais même pas l’auteur.

H 21. - J’aurais fait n’importe quoi pour échapper à l’internat mais il m’a plu, c’était un bon officier, c’est grâce à lui que j’ai su que j’aimais les officiers et que je les aimerais jusqu’à la mort. [...]


— Antigone (42)

[p. 79 à 81]

« Il y avait au ghetto, à Varsovie, une femme amoureuse
Elle vivait là avec son amant
Quand passèrent deux frères dans les rues dévastées
Deux frères qu’on n’eût pas dits tout à fait du même sang
Car l’un était petit et brun et l’autre blond et grand -
Et la ressemblance de leurs vêtements vous aurait trompés
Sur la nature de leurs liens
Si - comme il ressortait d’ailleurs de leur physique -
Ces deux-là n’étaient pas sortis de la même mère :
Bottes et foulards noirs, chemises un peu plus claires
Pourtant frères ils étaient
Frères à jamais par la chair et le sang
Que l’un revînt blessé et l’autre indemne
Ou l’inverse : le premier sauf et l’autre atteint
Quand les balles sifflent ou quand les bombes éclatent
Le sang coagulerait dans les veines des deux
Car nul sang pour chacun et leurs sangs au Führer
Donc vous vous seriez dit en les voyant : frères !
Matin et soir leur mère les lavait les brossait
De bas en haut, des pieds jusqu’aux paupières
En souhaitant le matin qu’ils reviennent le soir
Un peu sales - fût-ce du ghetto - et elle leur suggérait :
Pourquoi n’iriez-vous pas aujourd’hui au ghetto ?
Mais justement ces deux-là
Avaient pris le ghetto pour manège licite
Et lieu d’encanaillement toléré par leurs pairs
Donc ils riaient très fort que leur mère
Crût les salir en les y envoyant
Elle aimait les laver deux fois par jour
Et que ses fils prennent l’odeur de l’homme naissant
Mais pas un grain de poussière sur leurs chemises
Ni boue ni sang collés aux semelles de leurs bottes
Et l’aura sanglante des morts
Qu’ils n’avaient pas tués mais foulaient au passage
Fusait des deux côtés de leurs cheveux lisses
Déception de leur mère
Qui, un gant à la main, pendant toute la guerre
Butait sur la même peau sans odeur
Et cette chair des fils qui, étant au Führer
Ne gardait plus de marques d’elle, la mère
Celui qui a son corps à lui
Sent mauvais
S’il ne se lave pas
Bon
S’il se lave
Mais celui qui n’a pas son corps à lui
Et dont le corps est à un autre
Ne sent ni bon ni mauvais qu’il se lave ou ne se lave pas
La saleté même appartient à son maître
En plus du cœur et des richesses
De l’amour et de la haine
Et cela est le mal
Car si le démon n’a pas de visage
Et se débat invisible
Aux yeux de l’Elohîm ou à nos yeux
Alors nous pouvons le combattre
Et cette lutte contre lui est une juste lutte
Mais s’il s’empare du visage d’un homme
Et prend la chair et la peau de l’homme pour masques
Nous ne pouvons que prendre les armes et le détruire
Donc nourrir sa course et nous faisons son jeu
Ils marchaient tous les deux dans la rue principale
De sa chemise
L’un tira
Le blond l’aîné le plus grand
Sous les yeux de l’autre
Le cadet le brun le petit
Le puîné sans armes encore
Une grenade
Et il la lança
Non point devant lui pour élargir son pas
Et son chemin, entre les morts et les immondices
Ou derrière lui pour protéger sa marche
De ceux qu’il n’imaginait plus d’ailleurs l’assaillant
Car chaque homme ici s’occupait à mourir
Mais latéralement donc, vers un édifice
Le plus décrépit et le plus désert d’apparence
Pile il n’y a plus personne
Face tu tues un mort !

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