À la rencontre de Garcia Marquez

Juan Gustavo Cobo Borda

Extrait du texte

Sommaire

Introduction Essai

- I - Au cœur de Macondo

- II - La hojarasca (1955)

- III - Culture et violence à travers l’œuvre de G. García Márquez

- IV - Gravitation autour de G. García Márquez

- V - Cien años de soledad (un quart de siècle) et El otoño del patriarca (1975)

- VI.- Crónica de una muerte anunciada (1981)

- VII - L’automne du général amoureux

- VIII - Les enfants dans l’œuvre de G. García Márquez

- IX - Conter en chantant : la musique dans l’œuvre de G. García Márquez

- X - La poésie dans l’œuvre de G. García Márquez

Entretien
Quatre heures de commérage littéraire avec G. García Márquez

Dossier
I - Eléments biographiques concernant G. García Márquez
II - Œuvres de G. García Márquez. Textes publiés en langue espagnole. Titres disponibles en français
III - Bibliographie de G. García Márquez
IV - Lexique et rappel de quelques notions


[p. 142-147. Entretien avec G. García Márquez]

J.G.C.B. - La hojarasca part de l’image d’un enfant assis sur une chaise ; El coronel, d’un homme qui attend, sur un quai de Barranquilla ; El otono del patriarca, d’un vieillard qui déambule dans un palais plein de vaches. Ton nouveau roman, Crónica de una muerte anunciada, d’où provient-il ?

G.G.M. - D’un fait réel. De la mort d’un ami. C’est simplement un reportage sur un crime, auquel je n’ai pas personnellement assisté, mais au sujet duquel je recevais constamment une avalanche d’informations. L’épisode qui servit de base — une mention dans le journal — est déjà très loin. Non seulement vingt-huit ans ont passé mais il a été transformé par le traitement littéraire auquel je l’ai soumis.

J.G.C.B. - Comment as-tu procédé, alors, pour démonter toute cette complexe architecture littéraire de El otoño et parvenir à l’apparente simplicité de cette chronique ?

G.G.M. - Entre chacun de mes romans, il y a toujours un recueil de contes. Quand j’écrivais, à Paris, La mala hora, celle-ci prit consistance mais rien ne venait. El coronel était à l’intérieur, faisant obstacle. Après La mala hora, la même aventure m’arriva avec Los funerales. La cándida Eréndida est un recueil de contes, venant après Cien años. La crónica, qui est en réalité un roman, est un recueil de contes venant après El otoño et avant que je ne m’embarque dans mes faux Mémoires. Voilà déjà cinq ans que je fais du journalisme politique. C’est une façon d’éviter de perdre contact avec la réalité : reportages sur Cuba, l’Angola, le Vietnam. Pour le même motif, une fois terminée cette Crónica, comme le fer était encore chaud, j’ai continué ma colonne de journal. J’y utilise, si tu fais bien attention, le style même du roman : témoignages des gens, souvenirs personnels.

[...]

J.G.C.B. - Et Álvaro Mutis ?

G.G.M. - Je suis son ami, depuis trente ans, et jamais je n’ai parlé de sa poésie. Mais moi aussi je me souviens des expériences de Mutis comme si je les avais vécues moi-même. Moi aussi j’ai passé des vacances à Coello, j’ai aussi perçu le fracas du fleuve sur les pierres, j’ai entendu ces oiseaux étranges et souffert d’une désolation identique. Je crois que le ton qui est le sien est celui de la grande poésie. Grâce à lui, moi aussi j’ai vécu la même chose.

J.G.C.B. - De sorte que avec Piedra y Cielo se réalise d’une certaine façon ton entrée dans la poésie, et en même temps sa limite : tu te heurtes à un mur. Comment passes-tu de là au conte ?

G.G.M. - Dans ce même internat, à Zipaquirá, on avait l’habitude de lire un livre, à voix haute, avant de s’endormir. Comme moi j’avais déjà les livres et que cela se savait, c’est presque par une force d’attraction que je me suis emparé du rôle de suggérer les livres qui devaient être lus ; ainsi donc le professeur se désintéressait de leur choix et moi j’entendais lire en classe ceux que je ne parvenais pas à lire par moi-même. Lecture fut faite, intégralement, de La montagne magique. Quant à nous, nous demandions que la lecture ne fût pas interrompue avant que le chapitre ne soit achevé. Il y avait ensuite d’éternelles discussions pour savoir si Hans Castorp couchait avec Claudia Chauchat, ou non. Et, bien entendu, nous lisions aussi Les trois mousquetaires (j’avais lu auparavant Le Comte de Monte Cristo) et Le bossu de Notre-Dame, Nostradamus, Cruz Diablo... un tas de choses.
Mais moi je continuais à être obsédé par la poésie. Aussi, une fois le baccalauréat terminé, et après mon départ pour Bogotá, à l’Université, mon divertissement le plus salace consistait à prendre place dans les tramways aux vitres bleues qui pour cinq centavos tournaient sans discontinuer de la place Bolívar jusqu’à l’avenue Chile, et à passer à leur bord ces après-midi de désolation qui paraissaient traîner une queue interminable de beaucoup d’autres dimanches vides.
Mon unique occupation durant ces voyages en cercles vicieux était de lire des livres de poèmes et encore des poèmes et toujours des poèmes, à raison peut-être d’une certaine quantité d’entre eux pour chaque pâté de maisons de la ville, jusqu’à ce que s’allument les premières lumières sous la pluie éternelle. Alors je courais les cafés taciturnes de la vieille ville en quête de quelqu’un qui me fît la charité de converser avec moi au sujet des poèmes et encore des poèmes et poèmes que je venais de lire. Parfois je trouvais quelqu’un, presque toujours un homme, et nous restions jusqu’à minuit passé en prenant du café et en fumant les mégots des cigarettes que nous-mêmes avions consumées et en parlant de poèmes et encore de poèmes et toujours de poèmes, tandis que dans le reste du monde l’humanité entière faisait l’amour.

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