Textes d’aujourd’hui pour le théâtre. Ces publications sont régulièrement soutenues par la Région Languedoc-Roussillon, et depuis 2003 par la SACD.

Extrait du texte

ce serait autrement désormais, alors tu m’embrasses et nous partons, comme tu dis, partons, nous avons traversé l’avenue, une femme pleurait au bord de la chaussée, et nous avons un peu ri d’elle, puisque nous étions ensemble, nous, nous n’avions plus à pleurer, il fallait vivre maintenant, et construire une maison pour notre amour, nous avons ri d’elle parce que son manteau de fourrure baignait dans la boue du caniveau, qu’il ressemblait à un petit animal crevé, tu as dit mon renard et tu as mis ta langue dans mon oreille en grognant, et j’ai ri, oui, j’ai ri, je voyais bien que c’était là les plus belles minutes avec toi, qu’il fallait en profiter, de cette folie, de cette bêtise, à se croire ensemble on rigole tout seul, voilà pourquoi je riais quand tu voulais me dévorer l’oreille ensuite, je riais, et nous avons marché dans les rues, tu me guidais en te penchant à droite ou à gauche sur mon épaule, et nous tournions, nous marchions au gré de nos envies, je ne savais pas où nous allions, je pensais que tu le savais, l’automne jetait des feuilles partout et nous glissions dessus en éclatant de rire et je me souviens que tu es tombé par terre et que je n’ai pas pu m’empêcher de crier puis je t’ai aidé à te relever et c’était là notre deuxième baiser, plus fougueux peut-être je ne me rappelle plus de celui-là, de sa texture, je me souviens qu’il a eu lieu, déjà je commençais à oublier la nature des choses, nous avons marché pendant des heures dans la ville, tu connaissais quelques histoires aussi et tu me racontais le meurtre d’une prostituée aux dix-neuvième siècle, les flambeaux des croisades, la première pharmacie, tu me disais qu’il fallait regarder en l’air pour apprécier la ville, que les voitures ne passent pas dans cette impasse et qu’une fois tu as fait l’amour derrière cette fenêtre au troisième étage, tu prenais ma main pour traverser puis tu me lâchais sur le trottoir en face, tu disais que toutes les saisons se valent mais que l’hiver est mal placé, tu disais qu’il faudrait vivre ailleurs mais que la ville perdrait son charme à ne plus nous avoir comme passants, que nous allions voir cette chapelle et en route tu changeais d’avis, il fallait se promener au bord du fleuve, tu me semais dans la géographie de la ville, j’ouvrais les yeux quand il fallait voir, j’ouvrais les bras quand tu venais m’embrasser, je n’avais pas d’exigence, je cherchais seulement à savoir qui tu étais et pourquoi je marchais ici et quand mon rêve allait enfin se réaliser, quand ton corps viendrait dans mon corps, j’avais besoin, moi, voilà qu’il commençait l’inespéré, le voici qui arrive puis rien ne vient que les mots, je me décevais à chaque pas d’avoir cru à tout ça, d’avoir pu imaginer les choses si parfaites, je marchais tout de même, oui, je marchais, et l’aube approchait, tu as dit un café et nous sommes entrés pour boire un café, ici, nous avons soufflé sur la vapeur qui montait de nos tasses, et les voitures accéléraient derrière la vitrine, le monde se levait, je voyais s’éloigner la nuit et ton visage se creusait, tes paupières tombaient, je pensais que moi aussi j’avais l’air plus vieille, avec cette nuit sans sommeil, et j’ai fini mon café, j’ai fumé une cigarette encore, tu avais posé ta tête sur tes mains et tu m’observais, je fumais maladroitement, et tu riais de moi, je prenais des poses d’actrices, tu clignais de l’œil et tu parlais en anglais, tu disais darling, et la fatigue nous emmenait vers le fou rire, il y avait des hommes qui buvaient du vin blanc au comptoir, leurs mains tremblaient, je me souviens d’avoir dit partons, c’est moi qui l’ai dit cette fois, il fallait s’en aller parce que la réalité nous rattrapait


c’est ailleurs
c’est ailleurs je me disais
et j’avais des larmes
des larmes
que j’avais oubliées
je me disais tu pleures
et qu’est-ce que c’est que ces larmes
les voitures passaient toujours
je me disais va-t-en
ne reste pas là
avec toutes ces larmes
on va te voir je me disais
j’ai ramassé mon manteau plein de boue
traversé l’avenue
je voulais rentrer chez moi
je ne pensais plus à rien
j’étais comme si je n’étais plus là
absente
et mes jambes marchaient toutes seules
désabusées
mes jambes désabusées
j’avais oublié l’homme du restaurant
oubliées les voitures
je traînais mon manteau derrière moi
tu le laveras je me disais
c’est pas grave
des taches
la saleté
et mes jambes toutes seules
j’ai vu ma porte d’immeuble de loin
j’étais chez moi
tout me revenait en mémoire
il fallait prendre un bain
nettoyer mes souvenirs un par un
l’enfance décapée
le passé
il fallait me refaire à neuf
j’ai frotté pendant des heures
et ma peau tombait
des lambeaux noirs dans l’eau du bain
je frottais
le gant de crin me faisait l’effet d’une soie
il me fallait plus rêche encore
plus efficace

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