Textes d’aujourd’hui pour le théâtre. Ces publications sont régulièrement soutenues par la Région Languedoc-Roussillon, et depuis 2003 par la SACD.

Extrait du texte

[p. 9 à 11]

Mâme Pluche. - Vous parlez à votre poisson rouge... Oh ! je vous comprends, madame Sissé, c’est si affectueux ces petites bêtes. On s’y attache, et elles s’attachent à vous. Ça devient comme de grandes personnes et c’est finalement moins gênant. Avec eux, il faut bien le dire, on n’a rien à craindre dans le genre vacheries. Tandis que les hommes !...

Madame Sissé, gravement. - Ça dépend, mâme Pluche, ça dépend...

Mâme Pluche. - Il y a des exceptions, je sais bien...

Madame Sissé, se levant comme pour une déclaration historique. - Mon mari s’appelait Arthur, et c’était un homme de bien. Il m’a passionnément aimée. Je l’ai passionnément aimé. Notre amour a rayonné sur le monde. C’est rare, croyez-moi, mâme Pluche, un grand amour. Ça mérite qu’on en parle dans les journaux. Nous, on n’en a pas parlé, et on a eu tort. Ce n’était pas comme aujourd’hui où les foules évoluées exigent à tout instant de connaître les dessous de cartes et le bonheur des princesses.

Mâme Pluche. - Ah ! c’est bien vrai ce que vous dites là, madame Sissé, c’est bien le signe de notre temps que ce plaisir qu’on a quand on peut connaître dans le détail le bonheur des cartes et les dessous des princesses.

Madame Sissé. - Dieu sait ce que le monde a perdu de ne pas avoir pu revivre le récit de ce grand amour. J’ai aimé, mâme Pluche, je peux le dire. Et ce n’est pas donné à tout un chacun.

Mâme Pluche, avec un soupir en vague de fond. - Ça a dû être dur cette séparation.

Madame Sissé. - ... Séparation ? Qui parle de séparation ? Rien ne saurait nous séparer. L’amour est plus fort que la mort. (Avec un index doctoral.) Arthur vit au-delà même du tombeau !

Mâme Pluche, s’approchant d’elle. - Que dites-vous là, madame Sissé ?

Madame Sissé, se penchant vers elle, et à voix plus basse. - Il ne faut pas le dire, les gens sont si mauvais... (Un temps avec regards en coulisse.) Arthur n’est plus là, mais il ne cesse de me contempler, comme jadis, au temps où il avait le bonheur de vivre auprès de moi dans cette loge.

Mâme Pluche. - Comment cela, madame Sissé ?

Madame Sissé, du menton elle désigne le guéridon. - Il est là, mâme Pluche, il est là.

Mâme Pluche, regardant sous le guéridon. - Où çà ?

Madame Sissé. - Là, vous dis-je...

Mâme Pluche. - ... derrière le bocal ?

Madame Sissé, comme s’il s’agissait d’une aveuglante évidence. - Non !... dedans.

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