Une nouvelle collection, créée en mai 2009, qui accueille les écrivains déjà publiés, puis s’ouvrira à de nouveaux auteurs.

Extrait du texte

Un

Roseline est une enfant
qui n’a pas encore dix ans.
Elle n’est pas très grande
mais pas très petite.
Elle n’est pas très laide
mais pas très belle.
Elle n’est pas très joyeuse
et pas très heureuse.

Roseline habite une petite maison
dans un petit quartier, dans une petite ville,
où toutes les maisons se ressemblent.
Comme les autres, sa maison est percée de quinze fenêtres avec un étage, entourée d’un jardinet et d’une allée de graviers, couverte de tuiles rouges qui de temps en temps bougent.

Ce soir, les gros nuages noirs
tombent en trombe
sur les trottoirs.
Flip flop
Les parapluies se précipitent
comme des fontaines
sous les abris, sous les aubaines.
Flap flip
Les gouttes d’eau dansent sur le pavé mouillé
chantent dans les gouttières
désespérées d’être tant débordées.
Flip flap

L’encre de la nuit coule sur la ville.
Flip flop
Flap flop
Un par un,
les lampadaires s’allument
sans rancune envers la lune qui ne peut pas se montrer.
Flip Flap
Flop Flap

Par la deuxième fenêtre de sa chambre,
Roseline regarde les flaques apparues dans son jardinet
Et plus loin,
Le vieux gros chêne du square
Lui-même épouvanté par son allure d’épouvantail

Et plus loin,
les petites lumières de la vie qui se couche.
Une goutte d’eau s’est échappée d’un nuage.
Elle est tombée dans l’œil de Roseline
et coule maintenant sur sa joue.
Roseline est triste.
Profondément triste.

« À table ! »

Roseline parle toute seule.
Elle ne parle pas comme je vous parle.
Non.
Elle se parle à elle.
Elle se parle en elle.
Roseline parle à Roseline.
Elles discutent,
elles ruminent,
sans le son.

Plus Roseline parle à Roseline, plus Roseline enfle de colère,
de rage contre tous ceux qui se moquent d’elle.

Ceux d’aujourd’hui et ceux d’hier,
d’avant hier,
de la semaine dernière,
de l’année dernière et de l’année d’avant,
et d’avant...

« À table ! »

Elle déteste les jeux de ceux qui ne font que rire quand elle ose parler,
les airs de ceux qui se bouchent les oreilles quand elle ose chanter,
et surtout les rondes de ceux qui lui crient très fort :
« Roseline parle comme une truie ! »
ou
« Roseline, voix de cochon ! »

« À table ! Le soufflé n’attend pas ! »

La voix de Roseline est très étrange.
C’est vrai.
Le moindre son issu de sa bouche
pique le creux de votre oreille comme une méchante ortie,
fait sonner vos tympans comme une cloche d’église
et traverse la boîte de votre crâne comme un troupeau de cochons
ayant mangé du jambon.

Ne supportant plus cette méchanceté,
ce soir,
Roseline promet à la ville entière
qui se couche devant sa fenêtre
qu’elle ne parlera plus jamais.
Elle attrape un petit coffre-fort,
crie dedans très fort :
« Je promets de ne plus jamais parler.
Ce sont mes derniers mots ! »

Puis elle ferme à triple tour à droite,
double tour à gauche,
ouvre la fenêtre,
lance la clé qui,
surprise de survoler les flaques du jardinet,
tombe sur le pavé mouillé,
rebondit une fois
deux fois
et disparaît à la troisième,
dans une bouche d’égout,
ravie d’avaler cette friandise inopinée
venant couronner son dîner déjà bien arrosé.

« Rosie à table ! C’est la dernière fois ! »

Rosie rejoint la cuisine.
À table, son papa souffle parce que c’est trop chaud.
Sa maman souffle de goûter enfin le repos.
Roseline mange son soufflé sans souffler mot.

D’habitude
Roseline est une petite fille polie
qui sait dire merci
quand elle est servie.
Mais ce soir,
chaque fois,
elle retient son envie,
se mord la lèvre
et avale sa salive
pour tenir sa promesse,
et retenir tous les mercis
et les s’il vous plaît
qu’elle aime tant prononcer.
De la voir aussi muette
ses parents s’inquiètent.

« Pourquoi tu ne parles plus ? » lui demande sa maman.

Roseline ne peut plus répondre.
Elle veut se faire toute petite.
Elle veut plonger dans le soufflé,
fondre dans le fromage.

« Tu as perdu ta langue ? » lui demande son papa.

Elle veut disparaître sous les feuilles de la salade verte.

« Dis quelque chose ! » lui demandent ses parents.

En guise de réponse,
Roseline saisit un carré de papier.
Elle griffonne d’une main tremblante
les mots que ses lèvres ne veulent plus délivrer :

« J’ai enfermé ma voix dans un endroit secret,
j’ai jeté la clé
je ne peux plus parler »

Elle quitte sa confidence d’un sanglot étranglé
et laisse sa maman et son papa sans voix.

Deux

Quelques jours et quelques nuits se sont succédés.
Roseline tient sa promesse.
Pas de mot le jour.
Pas de mot la nuit.
Elle est aussi coite qu’un caillou.
Ses lèvres oublient peu à peu le goût de sa voix.
Malgré son silence,
Roseline parvient à se faire comprendre,
simplement
par un regard,
par un geste.
Si tout devient compliqué
elle écrit sur du papier.
Si elle est en colère
elle frappe l’air innocent
de ses menottes menaçantes.
Mais la plupart du temps
elle ne répond pas.
(...)

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