Cette collection, créée en mai 2009, accueille des écrivains déjà publiés dans d’autres collections et de nouveaux écrivains. Elle s’adresse aux enfants du primaire et du début du collège, les textes pour adolescents étant publiés dans les collections Théâtre contemporain et Théâtre en traduction. Elle est aussi tout public.

Extrait du texte

L’enfant au sac

de Gilles Aufray

Trois voyageurs sortent de la nuit...

Le premier voyageur dit :

Il était une fois, dans un pays pas très loin d’ici, une coutume étrange.
Dans ce pays,
quand un enfant est prêt à parler
quand il est sur le point de dire son premier mot
on lui donne un sac de mots,
un grand sac rempli de tous les mots qu’il pourra dire pendant sa vie.
L’enfant prend le sac.
Le sac est lourd.
L’enfant se courbe et titube
sous le poids des mots qu’il doit porter
puis dire,
et il s’éloigne lentement
en disant ses premiers mots.

L’enfant grandit avec chaque mot qu’il dit
et le sac, lui, se vide lentement, mot à mot.

Quand le sac est vide,
quand l’enfant-vieillissant n’a plus de mots
pour dire d’où il vient, qui il est, ce qu’il veut,
pour raconter son histoire, ses rêves,
pour crier sa colère ou chanter son amour,
on le met dans le sac,
on referme le sac,
et on l’emporte.

(…)


Dans le monde
de Claudine Galea

- L’ÉTRANGÈRE -

Bella Sirène entre.
Il semble n’y avoir personne.

BELLA SIRENE
Moi c’est Bella
Bella Sirène
Me voilà
Je suis sortie dans le Monde

On sent le silence autour
Comme s’il était habité

Il est grand le Monde

Elle hésite à cause du silence.

Bella Sirène sort dans le Monde
Ça fait longtemps
J’en rêvais
Sortir dans le Monde

Elle s’assoit au bord.
(Au bord de quelque chose. Mur, ponton, page, livre, au choix).

Ma mère
Stella Sirène

Des paires d’yeux apparaissent.

M’avait dit avant de s’en aller
 »Bella toi aussi un jour tu sortiras dans le Monde »

Les yeux l’observent de toutes parts.
Entourée d’yeux.

Voilà
Je suis dans le Monde
J’ai des jambes pour courir dans le Monde

Elle rit.
Les yeux grandissent, se multiplient.

J’aimerais bien courir avec vous

Elle porte une jupe courte.
Ses jambes sont juste sublimes.

Ma mère était très belle
Elle avait la plus belle voix du monde
Ma mère Stella Sirène est sortie dans le Monde
Elle avait aussi une paire de jambes pour courir dans le Monde
La plus belle paire de jambes du Monde

Les yeux deviennent des enfants toute une bande d’enfants.
Le Garçon s’avance.
Puis la Fille.

LA FILLE
Ce ne sont pas des vraies

BELLA SIRENE
Pardon ?

LE GARÇON
Je peux toucher ?

LA FILLE
Ce ne sont pas des vraies

Bella Sirène croise ses jambes, les décroise, se lève, se rassied.
Fait son show.
Timide cependant.

BELLA SIRENE
Je pourrai courir avec vous ?

LA FILLE, au Garçon
Tu vois bien
Ce ne sont pas des vraies

La Fille retourne auprès des autres enfants médusés, menaçants.

LE GARÇON
Elles sont belles
Je peux toucher ?

BELLA SIRENE
Si tu veux

Il touche.

LE GARÇON
Elles sont froides
Glacées

BELLA SIRENE
Je peux courir avec toi ?
Si je cours avec toi elles deviendront toutes chaudes

Les Enfants rient.
Le Garçon retourne auprès d’eux.

LA FILLE
Bella Sirène c’est quoi ce nom ?

LES ENFANTS
Ce n’est pas un nom
Pas un nom de chez nous

(…)


Du haut du plongeoir
de Sylvain Levey

1 – LA RENCONTRE

Personne.

Dakar, Montréal.

Personne.

Abidjan.

N’a jamais vu.

Tanger.

Personne.

Tripoli, Brooklyn, les collines de Budapest.

Ne saura jamais.

Oulan Bator, Belfast, Santiago du Chili.

Je suis celle qui n’a pas de silhouette ni même un prénom.

Le monde entier me connaît.

Personne n’a jamais vu.
Personne ne verra jamais.
La couleur de mes yeux.

Personne n’a jamais su.
Personne ne verra jamais.
La finesse de ses traits.
Le charme de ton sourire.
Un jour la reine tomba malade.

Et ni les plus grands savants du monde.
Ni les plus illustres médecins ne parvinrent à la soulager.

Quand la mort fut à son chevet.

Et cetera.

Et cetera.

Bornéo, Bamako, Calcutta, Saint Petersbourg.

Le monde entier craint le son de ma voix.
On dit de toi.

Que je fais peur aux enfants oui.

Je suis.

Souvent je les mange.

Je fus.

On dit de moi.

Reine.

Je suis un monstre.
Une brute épaisse.

J’ai vécu si peu de temps.

On dit aussi.

Quelques pages.

On dit aussi.

A peine.

On dit aussi que mon cœur est une pierre.

Quelques lignes, à peine, griffonnées sur un carnet.

Je suis celui qu’il ne faut pas rencontrer au détour d’une page dans le profond d’une forêt.

Je suis morte.

Depuis des siècles

C’est grâce à moi.

Je croque les petites filles.

C’est grâce à ma mort.

Je croque aussi les petits garçons.

Que l’histoire peut commencer.

Je suis celui qui s’invite dans les cauchemars.

Je suis la sans traces.

Je suis le carnassier.

Tu es le sanguinaire.

Le cannibale.

(…)


A, Z et Le petit point

de Nathalie Papin

- 1 -

Il y a une grande page blanche.
Rien d’autre.
A tombe du haut de la page et se retrouve sur sa pointe.

A
Aïe, aïe, aïe.

A a beau remuer ses grandes pattes, elle reste sur sa pointe comme un V.

Hé, y a quelqu’un ?

A gigote pour rien.

- 2 -

Z dégringole du haut de la page.
Il se retrouve aussi sur ses pointes comme un N.

Z
Ouah, la chute. Génial !

A pigne.

Tiens, salut toi, le V.

A
Je ne suis pas le V, je suis l’A.

Z
Ha oui, t’es bien l’A.

Z saute et se retrouve à l’endroit.

A
Aide-moi au lieu de faire le malin, espèce de nez.

Z
J’ai l’air d’un nez mais j’suis beaucoup plus souple.

A
Tu as l’air d’un nez sur un ski.

Z regarde A.

A
Aide-moi au lieu de me regarder.

Z pousse A qui se retrouve sur ses pattes.

Où sont les autres ?

Z
J’chais pas.

A
Tout ce blanc pour deux…

Z
T’as pas l’habitude d’être seule toi !

A
Non et je ne t’aime pas.

Z
Zut ! J’suis tombé sur une teigneuse.

A
Et moi sur un crâneur.

Ils boudent.

- 3 -

A fait le tour de la page à grandes enjambées.
Z saute d’un côté sur l’autre, il essaie de sortir de la page.

A
J’t’aime pas, j’t’aime pas, j’t’aime pas.

Z
Moi, j’ai rien contre toi. Mais je voudrais pas être ta place, t’es toujours devant.

A
Oui, je suis toujours la première.

Z
Et moi, le dernier, je fais ce que je veux.

A
Toi, tu fais pas grand chose. Ton dernier mot, c’est n’importe quoi.

Z
C’est Zzzz. C’est bien. Regarde ce que je peux faire avec Zzzzzzzzzzzzz.

Il volète autour de A.

A
Sors de la page, Zêta, et vas chercher les autres au lieu de faire l’insecte autour de moi.

Z s’envole et disparaît derrière la page.
Il revient tout de suite.

Z
C’est pas qu’une page ! On est dans carrément dans un livre blanc.
Y a rien d’écrit à part nous.

A
On ne peut rien faire à deux lettres.

Z
Si, pas mal de trucs.

A
Ah bon ?

Z
Avec tes grandes pattes quand tu tombes, t’es vraiment rigolote. On peut s’amuser.

A
Non.

(…)


Chatouiller la cousine
de Françoise Pillet

- Onze ? Tu as du te tromper, dit la mère
- Il faut recompter, dit le père
Un deux trois quatre cinq six sept huit neuf dix… onze.
Onze doigts. Dix doigts pour toi et moi. Onze doigts pour lui.
Les comptes ne se trompent pas.
- Aujourd’hui, peut-être ? dit le père.
- Non jamais, assure la mère.
Irréel ce compte, un compte à jeter dans les poubelles des histoires fantaisistes. Voilà, c’est fait, on ferme le couvercle et on oublie.
Revenons à la vraie vie, celle où deux mains comptent dix doigts, dix doigts c’est bien assez pour chatouiller la cousine.

Penchés sur le berceau, les parents comptent et recomptent les doigts de leur nouveau bébé, mais.
Un deux trois quatre cinq six sept huit neuf dix… onze. Toujours onze.
Ils décident de compter vite, plus vite, très très vite, si vite que.
Ineutoiquacinsisethuineudionze.

Ça ne change rien, le compte est toujours extravagant, inadéquat.
Les parents essayent alors les paquets.
Undeuxtrois quatrecinqsixsept huitneuf dix onze.
Raté, ce fichu onze arrive toujours au bout du compte.
Onze billes, oui d’accord, onze bonbons, avec plaisir, onze boîtes aux lettres, pourquoi pas. Mais les doigts des deux mains ne se comptent pas par onze. Non, non, non et non.

- Comptons à l’envers, propose le père
Dix neuf huit sept six cinq quatre trois deux un… onze.
Ah non. Il exagère, il débloque, il se moque.

- Il faut amadouer ce nombre insolent, marmonne le père. Compter uniquement les doigts de la main droite. Ignorer ceux de la main gauche.
Et il déclame soudain ce compte comme s’il s’adressait aux arbres d’une forêt :
- Un deux trois quatre… cinq : cinq doigts, le compte du bonheur. Oh, merci, merci.

Tout va bien du côté droit, le côté droit est raisonnable. La maman va lui acheter un gant pour le récompenser. L’hiver approche.
Les parents sourient. Ils vont mieux, plus tranquilles.
Faut-il maintenant prendre le risque de tout gâcher en comptant les doigts de la main gauche ?
Allez, courage.
Les parents sont des aventuriers.
(…)


Poulet
de Karin Serres

1. — C’est l’histoire d’un petit garçon qui a un gros nez. Il vit au Pays des 7 rivières, dans une petite maison, sur une île. Ses parents qui sont pêcheurs passent leur temps sur leur bateau, du coup c’est sa mémé qui le garde. Une mémé, c’est comme ça qu’on appelle une grand-mère, dans ce pays. Elle l’appelle « Poulet ».

2. — Elle joue du violon, elle fait des tartes et elle m’apprend plein de trucs super comme tricoter, pas avoir peur, bien viser, faire du patin à roulettes…

1. — Les patins à roulettes, c’est comme ça qu’on appelle les rollers, dans ce pays. Ensemble, l’été, ils grimpent dans les abricotiers sauvages autour de la maison pour cueillir des fruits. Ensemble, ils nagent des heures, sous l’eau, en respirant par une paille. Ensemble, ils se lancent dans des puzzles de sept mille pièces. *Et tous les après-midis, quand elle a lu le journal, ils partent faire une longue promenade, elle à pied, lui en patins à roulettes, le long de l’une des 7 rivières. Ils passent sous les saules pleureurs, sautent par-dessus les orties, croisent parfois un crapaud ou une oie sauvage. Quand le soleil descend sur l’horizon, ils font demi-tour. Une fois rentrés à la maison, ils mangent de la tarte aux abricots puis Mémé joue du violon pendant que le petit garçon s’endort dans son lit, à l’étage.

2, simultanément. — * Et tous les aprèms, on va se promener en patin à roulettes le long de la rivière, des fois je pêche des têtards, des fois l’eau y a plein de branches, c’est l’aventure, c’est trop bien, sauf quand les herbes se coincent dans mes roues, surtout les orties, elles, tu te brûles comme du feu alors nous, hop ! on saute par-dessus et le soir, je suis trop content. Tous les soirs, moi.

1. — Mais une nuit, un bruit réveille le petit garçon. Un grand froissement, en bas.

2. — Plusieurs, comme quand on marche dans les feuilles mortes, l’automne. Je me lève, je sors de ma chambre sans faire de bruit et je descends l’escalier, pour voir.

2. — En bas, il y a de la lumière sous la porte de la cuisine.

1. — Et derrière, le bruit bizarre.

2. — Alors je compte jusqu’à 7, je pousse la porte de la cuisine et là…

1. — … là, un immense oiseau monstrueux bat des ailes, par à-coups.

2. — Debout, face à moi.
(…)


Nathan, Nathan
de Luc Tartar

Une chambre, le soir. Un lit, un rai de lumière dans la chambre. Papa, Nathan.

Papa : Il était une fois…

Nathan : Il était une fois…

Papa : Il était une fois un garçon qui tombait plus vite que son ombre.

Nathan : Il était une fois un garçon qui tombait plus vite que son ombre.

Papa : Arrête Nathan.

Nathan : Arrête Nathan.

Papa : Ça ne va pas recommencer.

Nathan : Ça ne va pas recommencer.

Papa : Bon. Pas d’histoire puisque c’est comme ça. J’éteins la lumière. Bonne nuit. Et ce n’est pas la peine de nous appeler.

Noir. Temps. Tout seul dans le noir.

Nathan : Bon. Pas d’histoire puisque c’est comme ça. J’éteins la lumière. Bonne nuit. Et ce n’est pas la peine de nous appeler.

Un lapin, un crabe, montent sur le lit de Nathan.

Le lapin et le crabe : Ça a commencé comme ça. Ça a commencé comme ça. Je répète tout ce qui se dit. Je répète tout ce qui se dit. Je ne peux pas m’en empêcher. Je ne peux pas m’en empêcher. Je suis le garçon qui répète plus vite que son ombre je suis une calamité un empêcheur de discuter en rond avec moi on ne peut pas en placer une je ferme la porte à toute vie.

Claquement de porte dans la maison.

Nathan : Ça a commencé comme ça. Je répète tout ce qui se dit. Je ne peux pas m’en empêcher. Je suis le garçon qui répète plus vite que son ombre je

Le lapin et le crabe : ta ta ta ta ta ta ta ta ta ta ta ta j’t’arrête tout de suite on va gagner du temps. Je suis le lapin voici le crabe nous sommes des peluches des sacs à puces des doudous que tu ne regardes même plus des démodés des amochés remisés avec les vieux jouets en haut de l’armoire rien à dire c’est sûr on est dépassés on ne sait rien faire même pas parler du coup puisqu’on ne parle pas t’as pas à répéter ce qu’on dit ça tombe bien et maintenant puisque tu ne nous entends pas écoute bien : tes répétitions à tire larigot y’en a marre plus personne ne supporte ça et surtout tes parents toi-même tu te fatigues tout ça n’est pas très drôle ta vie ne ressemble à rien faut-il te rappeler ce qui se passe dans la cour de récréation ?

Garçon/Fille : C’est toi le garçon qui cause double ?

(...)


Le treizième jour
de Catherine Zambon

- Il était une fois -

Quand il a disparu Il Vecchio
Il Vecchio c’est notre gros chat blanc aux pattes rouges
Quand il a disparu c’était un lundi soir
Je revenais de l’école
Maman était toute grise au dedans de ses yeux
Elle a dit :
Piccolina le chat a disparu
Jamais Il Vecchio n’avait quitté la maison jamais
Il est là depuis que je suis née
Chaque matin il saute sur mon lit pour me réveiller
Je l’ai cherché dans le jardin
Il Vecchio
Il Vecchio
Il Vecchio
J’ai crié j’ai hurlé : il Vecchiooooooooooooo
Il est parti mia Carina
Maman est née en Italie
Mia Carina ça veut dire : ma chérie
Il Vecchio ça veut dire : Le Vieux
Mais Il Vecchio ça veut dire surtout : ne pars pas s’il te plaît ne pars pas.
Ça sentait trop les draps mouillés.

Un chat invisible
Est entré dans mon cœur
Et l’a transformé en un jardin secret
Où il vient chaque nuit
Faire ses griffes
Ça fait mal on dirait

Le jour II sans Il Vecchio
Je n’allais pas bien
Je n’allais pas du tout je pleurais
Je n’allais pas de tout mon corps en entier
Sans lui ce n’est pas le matin
Ce n’est pas le jour
Ce n’est pas la vie
Je voulais rester à la maison pour le guetter
Ça ne se fait pas de partir comme ça
Ça n’est pas poli
Papa dit que les chats ont d’autres règles que nous
Ils vont ils viennent
Il reviendra ne t’en fais pas Piccolina chérie a dit maman avec sa voix d’hiver
C’est un vieux chat a dit papa
Quand maman l’a connu il était vieux déjà
Tu es grande maintenant c’est pour ça qu’il est parti
J’ai crié
Vous aussi vous êtes vieux et vous ne partez pas ?
Mia Carina on sera toujours là a chuchoté maman
Mais j’ai compris que papa sait où est Il Vecchio et qu’il ne le dit pas.
Ça sentait trop le toit qui s’envole.

Il Vecchio est né en Italie
Au fond d’une boîte de raviolis
Il s’est blessé en tombant dedans
C’est pour ça qu’il a les pattes en sang

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