Textes d’aujourd’hui pour le théâtre. Ces publications sont régulièrement soutenues par la Région Languedoc-Roussillon, et depuis 2003 par la SACD.

Quand toute la ville est sur le trottoir d’en face

ISBN : 978-2-84705-157-5
EAN : 9782847051575

13x21cm, 64 p., 12,80 €
distribution adaptable
Le Résident (tous les résidents), L’Educateur (tous les éducateurs)

2017

Nous ne proposons pas d'achat en ligne. Mais certains ouvrages sont disponibles en ebook.

Comment s’en sortir lorsqu’on est toxicomane ? Comment voit-on le monde ? Comment nous voit-il ? N’est-on pas en permanence « sur le seuil », à cet endroit de mise en jeu de la vie ? Est-on jamais sûr de se réveiller, et dans quel état ? Est-on jamais sûr du prochain pas ?

À travers la voix du résident en institution (tous les résidents) et celle de l’éducateur (tous les éducateurs), nous traversons une très longue journée, peut-être infinie, grâce à la langue percutante de Jean Cagnard qui déploie une succession de paysages insolites et troublants, où la vie a la nécessité de se réinventer, parfois de façon drôle et cocasse malgré la souffrance.

Comme l’écrit l’auteur : « C’est de l’interprétation libre et inquiétante de la condition terrestre. Et puis comme souvent derrière les apparences, c’est la machine humaine qui est en action tout simplement. »

Extrait de presse

« La pièce de Jean Cagnard, publiée aux éditions Espaces 34, a le grand mérite d’offrir des scènes drôles et poignantes : on retiendra en particulier la scène de la cigarette, dans laquelle le résident exige de l’éducateur, qui lui demande donc une cigarette, la présentation d’une demande écrite et motivée. En peu de mots sont tournés en dérision le formalisme et l’absurdité du traitement administratif des toxicomanes.

La pièce offre également deux récits qui sont en réalité deux paraboles, la parabole de l’enfant écrasé (littéralement) par ses parents et celle de l’homme qui, n’étant jamais sur le « bon bord » de la rivière, finit par s’y noyer. Est ainsi dite, de façon convaincante et émouvante, la distance qui toujours sépare de la réalité, de l’autre, de l’amour. Est mise ainsi en image, en écho au titre de la pièce, la situation du toxicomane : « Quand tu es seul sur un trottoir et que toute la ville est sur le trottoir d’en face, c’est que tu es devenu toxicomane ». Le Beckett des Nouvelles et Textes pour rien (on songe à « L’expulsé » et au « Calmant ») n’est pas loin. (…)

Comment (re-)devenir entier lorsque l’on n’a plus que manque, lorsque l’on n’est plus que manque ? Et que propose la Société pour combler ce manque ?

On aperçoit alors toute la portée de la pièce, toute la pertinence de son sujet : la vie du résident, la vie de cet être « en manque », a bien une valeur morale et sociale : incarnant le manque, elle dit tout à la fois le vide d’une société où le soin est une technique, le vide d’une société sans amour. « 

[Frédéric Dieu, Profession spectacle, 7 novembre 2017]


« L’édition de Quand toute la ville est sur le trottoir d’en face nous donne d’abord à voir en première de couverture une petite photo prise par Jean Cagnard : un zigzag herbu planté dans un sol minéral comme fissuré. Où commence-t-il ? Où finira-t-il ? Le monde semble tituber.

Le titre même de la pièce décrit quelque chose de l’ordre du déséquilibre, qui est prononcé par « le résident » (p.17) dans l’aveu de sa solitude face au reste de la ville. Comme l’image d’une vie, celle justement peut-être du résident qui parle dans la pièce. On ne sait jamais bien ce que sont les choses « une possible, une autre impossible » dira le texte en sa fin.

L’écriture et la parole ne sont que des incertitudes entre poésie et langage dramatique, posées sur le seuil de la vie et du texte. (…)

Malgré ce point origine « documentaire », Jean Cagnard élit le monde des « voix et des silhouettes » plutôt que celui des personnages comme l’indiquent les didascalies. Femme ou homme, jeune ou moins jeune, peu importe. Ces voix parlent, se parlent, disent ensemble quelquefois ou s’adressent au public. Parler comme une thérapie en exprimant parfois le désordre dans le langage (que contient l’assiette du résident ; des tomates farcies ou des haricots verts, du sang ?). Stichomythies du dérèglement, de la confusion. Dialogue insistant jusqu’à l’absurde autour d’une cigarette.

Et puis toujours la nécessité de raconter des histoires, de belles histoires : celle du garçon de sept ans qui vieillit vite (p.32-33), celle de l’homme qui est devenu un bout de bois (p.36). Celle encore de l’homme au bord d’une rivière, toujours sur la rive pluvieuse (p.43-44). Lui qui finira par boire toute la rivière, dont le corps sera rivière.

Il y a de l’impermanence dans cette parole d’ailleurs ; elle s’inscrit dans la discontinuité. Jean Cagnard n’a pas choisi un découpage de son texte en scènes mais en une succession de « temps et autre temps » plus ou moins espacés. La musique elle aussi joue la rupture entre l’instrument et le son qu’il produit. Ainsi l’harmonica du résident a-t-il le son d’une guitare électrique ou celui d’une trompette.

Seuls les objets, au fond, imposent leur présence métaphysique solide et durable, tout au long de la pièce. Ce ne sont pas de simples accessoires d’un décor mais bel et bien des sujets qui parlent en silence, écoutent en silence. La cafetière électrique et le café (« le monde »), liquide du temps qui s’écoule, qui crée aussi la lenteur, tel un sablier (p.11-23-31-42-52), reviennent en leitmotiv. D’autres objets organisent l’espace de la parole entre résident et éducateur : la table, l’assiette, le pot de fleurs, le cep, le stylo, le bloc de papier, la cigarette, les fleurs répandues au sol. Tous à leur façon sont théâtre, en vérité. Ils sont pris en main, déplacés, montrés, mêlés aux dialogues.

Quant à la matière des mots, elle se cherche et se retrouve. Elle se fait tantôt liste, récit, répliques, images. Et le commencement et la fin de la pièce font résonner des onomatopées, des bruits d’ailes sans doute des « flap, flap flap », un ailleurs du sens.

[Marie Du Crest, La Cause littéraire, 16 novembre 2017]

Haut