Éditions Espaces 34

Théâtre contemporain

Textes d’aujourd’hui pour le théâtre. Ces publications sont régulièrement soutenues par la Région Languedoc-Roussillon, et depuis 2003 par la SACD.

Extrait du texte

Les lieux

X : Les montagnes
X (c) : La cuisine
X (b) : Le bourg
X-1 : La boîte rouge
X0 : Le souvenir

Les personnages

 ELLE : la voix principale, trente-six ans
 LA MÈRE : présente, mais muette

 LES GENS SUR LES PHOTOGRAPHIES
Léa : l’arrière-grand-mère maternelle
Antoine : le mari de Léa
Stéphane, dit le Pépé Phane : un frère d’Antoine
Annie : la grand-mère maternelle
Joannes : le mari d’Annie
Jean : le frère de Joannes
Lydia et Eugénie : deux sœurs de la famille maternelle
Martha : une enfant de la famille maternelle
Le photographe : celui qui a pris la photo initiale, celle de Léa, et de sa famille autour d’elle

 LES GENS DU BOURG
Melissa : la tenancière du bar
Les jeunes du bar
Les vieux du bar
Le gérant du café-tabac
Le serveur du restaurant
Le boucher sur le marché
La coiffeuse
Les autres, celles et ceux qu’on croise

Hormis les vieux, les jeunes et Melissa, les gens du bourg peuvent être indifféremment des hommes ou des femmes.

Il y a au moins deux actrices au plateau, Elle et La mère.
Lorsqu’Elle n’est pas sur la montagne ou dans le bourg, Elle est dans la cuisine, assise à la table sur laquelle se trouve la boîte rouge. Celle-ci contient de vieilles photographies de famille, quelques lettres et cartes postales. Lorsqu’Elle ouvre la boîte, il arrive que les objets ou les personnages sur la photo se mettent à vivre.
La mère aussi est dans la cuisine, mais, occupée, elle semble ailleurs.
Les autres personnages peuvent exister par leur seule voix, ou leur image, ou être incarnés par des comédiens et comédiennes.


Extrait 1, un peu après le début

X
Ces montagnes
Ce sont les miennes
Celles des autres
Des miens
Et les miennes
En partage
J’en connais les arbres
Les chemins
Les rochers que l’on peut grimper
Ceux qui sont escarpés
L’époque des airelles
Des bolets
Des charbonniers
Qui percent sous la neige

Je suis chez moi
De retour chez moi

Et chez mes parents
Ma sœur
Mes amis d’enfance

X (c)
On la dirait éternelle
Les yeux plissés, le regard qui fixe l’objectif
La mère de mon grand-père
Un mystère
Pour moi, une inconnue
Dont je ne sais que les yeux
Allongés
Qu’ont ceux qui habitent les régions orientales de l’Europe
Elle règne
Maîtresse
Devant la maison ancestrale
La vieille ferme aux vieilles pierres
Ses enfants, sa famille, les amis des enfants
On semble l’aimer
Elle semble les aimer

D’où vient cette présence pleine
De l’arrière-grand-mère paternelle
Et l’absence
De l’autre, ton autre
D’où vient
La distance de Léa ?

Maman, dis
Qu’est-ce que ça raconte
Ce que ta grand-mère donne
À demi
À celui
Qui prend la photographie
À ceux
Qui resteront
Et à ceux qui suivront

Ce regard
Trouble ?

Le silence
À chaque fois

Les femmes
Sur les photographies
Celles
Que tu m’as racontées
Celles de tes récits, même tronqués
Parlent pour toi
Elles te donnent
Une langue

X (b)
LE BOUCHER
 Qu’est-ce qu’on lui sert à la petite dame ?
Trois saucissons ?
Allez, trois saucissons

X0
Taches persistantes

On n’avait pas lésiné
Pourtant
Pour s’en débarrasser
Enfin
Pour toujours

Le sorcier de la montagne
Tout en haut
Au milieu de la cuisine
Des poules et de la paille
Sur le carrelage, les tables
Et son souffle
Sur mes jambes
Ses murmures
Incompréhensibles
Aussi la présence de ma mère
Rassurante
Et la vieille qui crie
Derrière

Le sorcier
Mort
Sans avoir pu
Me revoir
Sans avoir pu léguer
Son pouvoir


Extrait 2, plus loin

X-1
JOANNES
 Nous voilà réunis
En costume du dimanche
Dans la bretagne
La petite pièce, derrière le fourneau
Avec ses papillons
Cloués au mur
Le bois qui brûle dans la cuisine voisine
Nous tient chaud
On s’affaire
On regarde l’objectif
On sourit
Phane, debout
Annie, assise sur le fauteuil gris
Celui qui est articulé

X0
De ça je me souviens
Du fauteuil qui bouge

Petites, une fois,
Le fauteuil gris
En position allongée
On avait pris la foudre
Par les pieds
Ma sœur et moi
Dans la bretagne,
La même pièce,
À peine changée
Les papillons séchés
Toutes les couleurs aux murs
L’éclair avait filé
Dans le circuit électrique
Jusqu’à nos pieds
Gelés
De petites filles

X
Les ruisseaux
Les rivières
Débordent
Les cascades
Dévorantes

La vie exacerbée
La voix revenue
De l’eau qui hurle
Qui rit
Du vent qui frappe
Entre les arbres

De la glace qui fond
Goutte
À goutte

Il faudra apprendre
À pêcher
La truite
Nous irons
Ma sœur et moi
Quand l’eau sera calmée

Et le calme des ruisseaux
Revenu

X0
Elle était là
Elle aussi
Ma grande sœur
Mignonne comme moi
Petite comme moi
À peine plus grande
Ma sœur
Elle était là pour l’éclair
Sur le fauteuil articulé
Elle était là aussi
Dans la bretagne
Quand les parents étaient partis
Et que les deux frères
Adolescents
Nous gardaient
Sur le canapé
Et sur le fauteuil gris
Articulé

Dans ma tête
Ses mains, grandes
Son regard du dessus
Sa voix enveloppante
Et son assurance du “je sais ce qu’il faut faire”
“Je vais te dire ce qu’il faut faire”
“Ne t’inquiète pas, regarde”
“Je sais. Laisse-toi faire”
“Ne t’inquiète pas”

Et moi dans le fauteuil gris
En position allongée

Ma sœur je ne sais pas
Peut-être
À côté de moi
Avec le frère que je ne vois pas

J’avais oublié
Ses doigts, sa voix, son regard
Du dessus
Oublié

Revenu

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