Après diverses traductions liées à des mises en scène, création d’une collection "Théâtre contemporain en traduction" avec la Maison Antoine Vitez-Centre international de la traduction théâtrale

Extrait du texte

Partie 1, scène 1, p. 11

Max est mort quand il avait huit ans.
Il lui manquait deux jours et trois semaines pour en avoir neuf.
Une nuit il a disparu.

Papa nous a dit qu’un lion
l’avait emporté
et que désormais il ne reviendrait jamais plus,
parce que quand les lions t’attrapent
c’est impossible de t’échapper.

Le jour de son anniversaire,
le jour où Max aurait eu neuf ans,
nous avons gagné au loto.

Beaucoup d’argent.

Pas tant que ça.

À nous, ça nous semblait être beaucoup.

Ça c’est vite épuisé.

Papa nous a demandé ce que nous voulions,
on pouvait demander n’importe quoi.
Ce qui nous faisait le plus plaisir.

On a rien demandé.

Rien ne nous venait à l’esprit.
Nous étions trop bouleversés.

La mort de Max était trop présente pour nous.

Les herbes et les branches qu’on mâchait
paraissaient plus dures,
les feuilles paraissaient plus amères aussi.
On avait du mal à avaler.

1, scène 2, p. 12

Maman rendait papa responsable
de ce qui était arrivé à Max.
Quand on s’asseyait à table pour manger,
quand on buvait de l’eau,
quand on sortait pour paître,
des mots et des regards agressifs lui échappaient.
Il fallait faire payer cette injustice à quelqu’un.
C’est tombé sur papa.

Elle ne pouvait plus rester près de lui trop longtemps
sans s’emporter,
je ne sais pas comment ils pouvaient dormir ensemble
sans s’arracher la peau.

Parfois sa rage était si intense
qu’on aurait réellement dit
que papa avait quelque chose à voir
avec la disparition de Max.

Combien de millions on a gagné ?
Je ne sais pas.

Ça aurait pu être le triple ou le quadruple,
mais on aurait fait la même tête.

Toute bonne nouvelle,
à cette période-là,
passait totalement inaperçue.

Maman n’a alors plus su reconnaître,
plus jamais,
une bonne nouvelle.

Elle disait qu’elle avait eu tellement d’emmerdes dans
sa vie
que pour savoir si une nouvelle était bonne
il fallait qu’elle observe le visage des autres.
Pour s’en assurer elle devait demander plus d’une fois
à ceux qui étaient là.
Nous, nous ne pouvions pas l’aider
parce que notre visage n’exprimait rien.

L’argent a finalement servi
à acheter des affaires pour la blanchisserie.

À rénover la blanchisserie.

Des machines à laver.

Un nouvel éclairage.

Le parquet.

Une enseigne complètement neuve.

Le panneau à l’entrée aussi.

Un rideau de fer.
Oui…

Et aussi…

Dis…

Papa s’est acheté une guitare électrique.

Oui.

De couleur pourpre.

Oui.

Et un ampli.

Oui. Un Fender…

Il n’avait jamais tenu un instrument de musique dans les mains.

Mais… il s’est acheté une guitare électrique.

Plutôt que de nous tourner le dos,
ou de donner une ruade à maman,
il s’enfermait dans l’atelier pour jouer de la guitare.

Rage électrique.

Ils rient entre eux, c’est une blague privée, pas très bonne.

Quelques notes à la suite,
pincées,
qui formaient presque une mélodie, de temps en temps.

Mais surtout : rage électrique dans l’atelier.

Ils rient de nouveau.

Personne ne pouvait entrer dans l’atelier de papa.

C’était interdit.

Personne n’y était jamais entré.

C’était son… sanctuaire.

Il y restait des heures, enfermé,
et après la mort de Max,
encore plus.

Il réparait les pièces des machines à laver,
les moteurs, les filtres…

Et quand on s’y attendait le moins, il jouait de la guitare…

(...)

Partie 2, scène 1, p. 49-51

Le lendemain de ce qui était arrivé dans cette ruelle avec les lions ou, plutôt, de ce qui n’était pas arrivé dans cette ruelle avec les lions, je suis entrée dans l’atelier de papa. J’en pouvais plus, il fallait que je parle avec papa, j’en pouvais plus, tout ce silence explosait sans cesse à l’intérieur de moi-même. Je frappe à la porte de l’atelier.

– Il faut que je te parle.

Silence.

– C’est important.

Silence.

– C’est important. Ouvre.

Silence.

– Tu m’entends ? Ouvre ! Si tu ne veux pas ouvrir, sors au moins ! Il faut que je parle avec toi. S’il te plaît !

Je frappe plus fort. Je donne un coup de sabot. La porte de l’atelier s’ouvre peu à peu. J’ai peur. Mes frères sont dans l’autre pièce, depuis qu’ils ont commencé à se masturber, ils s’enferment dans la chambre, ils font des concours. Ma grande sœur a commencé à sortir seule. On parle peu entre nous, on ne parle pas de ce qui est arrivé dans cette ruelle avec les lions. On ne parle pas.

Silence.

La porte de l’atelier est ouverte. C’est bizarre, mais j’y entre. Papa n’y est pas, mais il peut revenir à tout instant. Je reste un petit moment, je ne sais pas quoi faire, je suis bloquée. Tout à coup, une forte secousse m’ébranle moi, ébranle l’atelier et toute la ville. C’est un tremblement de terre de force 4 sur l’échelle de Richter. Ou peut-être ce sont mes frères qui sont enfin lassés de se masturber et qui jouent à cogner leurs cornes contre le mur avec la saine intention d’y faire un trou par lequel voir un peu de l’atelier. Le coup a fait tomber un tiroir de la table. Il vaut mieux que je le remette à sa place avant que papa ne revienne. J’essaie de l’emboîter dans son trou, il retombe par terre. Il pèse trop lourd, je ne sais pas ce que je fais, je ne contrôle pas bien mes pensées. Il s’est cassé, le fond du tiroir s’est cassé, il s’est fendu. C’est un tiroir à double fond. Il y a quelque chose entre les planches de bois, un morceau de vêtement.

Silence.

C’est une chemise de petit enfant, tachée de sang.

Silence.

La chemise que Max portait le jour où il a disparu, la nuit où un lion l’a…
Je sors de l’atelier la chemise dans les mains, et mes frères ne sont alors plus dans la chambre. Je cache la chemise dans la taie d’oreiller. Le sang est sec, il ne tache plus. Je vais là où sont les machines à laver, papa est en train de finir de poser une pièce à une machine qui ne marche pas. Il a laissé la porte de l’atelier ouverte sans s’en rendre compte, il vieillit, il vieillit. Il me regarde du coin de l’œil, me sourit et s’en va vers l’atelier et moi je m’en vais vers la cuisine.

Temps.

C’est curieux de retourner dans une église, après tant d’années. Évidemment je ne suis pas croyante, mais parfois j’y entre, je m’y assieds un moment ; je fais mine de faire le signe de croix pour ne pas attirer l’attention, mais ce que je fais c’est attendre que ça monte en moi, que ça monte en moi sous les yeux de Jésus et de ses amis. On ressent mieux ces montées-là ici. C’est comme se sentir de nouveau à la maison, les cierges, les saints…

Silence.

Maintenant ils ferment l’église. Il se fait tard. Quelqu’un pose sa main sur mon épaule : il faut que je parte. Ce qui devait monter est redescendu.

Silence.

On me raccompagne dehors, on me dit de ne pas revenir, qu’il vaudrait mieux que je ne revienne pas. Heureusement dans le quartier il y a d’autres églises. Rien d’autre, mais des églises, il y en a des tas.

(…)

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