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Checchetto, Rémi

Zou

2015

mardi 15 septembre 2015

Au cœur de Zou il y a un homme qui agite le monde. Il est en scène, devant nous, en scène dans sa vie, devant ses écrans, il joue au théâtre, au cinéma. Il est lui et comédien. Jusqu’où incarne-t-il un personnage, jusqu’où se disloque-t-il ?

Dans ce texte Rémi Checchetto s’interroge sur la question de l’intégrité de l’être dans le monde, sur les avatars qu’il se crée, par exemple à travers l’univers des « furry » et qui deviennent plus réels parfois, et finalement sur la place de l’homme dans le monde fait de terre et de matières.

Pages 9 à 13

soudain le monde passe par le vide-ordures du cinquième étage, je le dis comme cela se fait, le monde était là, installé partout, partout comme le monde est partout en lui de lui chez lui, et soudain le monde s’est réuni, a formé une boule, une chose sphérique et fœtale et grisâtre, et, sans crier gare, passe par le vide-ordures du cinquième étage, cela se fait sans bruit aucun, ni de révolte soulèvement, ni de geignement pleurnichement, ni de frottement raclement

zou !

cela crée instantanément un silence, mieux, un noyau de silence, un noyau de silence simple, pas un silence oppressé, pas une boule piquante, un simple silence simple

fin du monde
en un coup
un seul
lui qui a tant peiné
tant œuvré
et sué
tant tenté
pour advenir
tant tété
pour forcir

et maintenant et désormais, le monde, celui des vieux continents et des vieux temps est tout au loin, tout petit, même plus petit que tout petit, sont tout tout petits ses ordres, ses prophéties, ses songes, ses images et présages, Dieu tout entier, et dans son multiplié propagé, et dans son additionné popularisé, est porté disparu sous une feuille de tilleul égarée, cela donne l’échelle, le lieu de ma première naissance est si infime qu’un souffle l’a emporté allez savoir où, les après-midis où venaient les rouges-gorges sont tout au loin, les bitumes et les bétons qui m’ont connu n’existent plus, ne subsistent plus les trains qui ne venaient plus jusqu’à moi, les quincaillers où je ne trouvais pas l’interrupteur qu’il manquait à mon ciboulot, n’est plus là le cimetière où m’attendaient trois quatre pissenlits et leurs racines, s’en sont allés les yeux d’âne triste qui me fixaient dans le miroir

fin des hostie
et des orties
des têtes sur l’enclume
et des
c’est très très fréquent qu’on finissasse comme un légume
fin de ça

ça fait de la place, de la place et pour l’espace et pour le temps, c’est un beau tableau noir ou blanc comme on veut, un écran 18 pouces 120 hertz si on préfère, une grande grande pelouse si on aime, ou un tapis persan, ou une carte mémoire 64 Go à la douzaine, ou une plage, l’immaculée page d’une plage avec soleil cloué au zénith exactement

et maintenant et désormais, le monde mon monde comme je veux, quand je veux, dessin animé, peinture à l’huile, photos couleurs ou film 24 images seconde, ou alignement chiffres et lettres, ou une vague, mon monde, une vague comme je la veux quand je la veux, hauteur et grosseur et profondeur et force avant et renoncement arrière, comme je veux, quand je veux, ou un chêne, mon monde, un chêne et la campagne derrière le chêne, ou la chaleur derrière le chêne, ou la centrale-nucléaire derrière le chêne

et même, et même je fais comme je veux, quand je veux un embryon qui grandit et devient le nouveau monde, pour exemples : une poussière qui grossit dans un rayon de pleine lune et se transforme en carte postale espagnole avec jupe froufroutante, ou bien un souvenir atroce d’enfance et voilà une veste polaire, ou bien un jeu de mots compliqués et voilà des bretelles autoroutières, ou bien un bouton de fièvre et voici l’aurore et l’oiseleur qui lance des oiseaux qui font cui-cui en 22 langues

monde
fait
défait
refait
monde
qui se fait
de mon fait

et maintenant et désormais, impossible de me mettre des grains de sable dans mes engrenages, pas possible d’assécher mon eau, de couper la branche sur laquelle je suis perché, de diminuer mes dextérités droitières et gauchères, impensable de fendre mon ciel en trente-trois morceaux et de kidnapper mes oiseaux et de décrocher ma lune et de mettre le feu au gras de mon coude qui est le pivot bien huilé de ma p’tite souris, c’est que ma maestria n’a pas de limites et empêche que l’on détourne ou cisaille le flux de mes désirs, la flèche de mes vœux, l’abondance de mes œufs, le foisonnement de mes mieux

c’est que je me suis mis deux yeux de plus et deux oreilles en supplément et pas mal de doigts de main en sus, c’est que la crécelle dont le monde m’avait pourvu et qui brille encore de ses crachats me sert de radar d’appoint branché sur mon cerveau premier et sur mon cerveau new

zou !

eh non, ben non, on ne peut me faire boire une à une mes désillusions, on ne peut épiler mes ailes, tondre ma hardiesse en place publique, on ne peut descendre ma langue de son trône, me faire manger ma dernière chaise, impossible pas possible de demander à mes dents de manger mes dents

non
on ne peut pas
même si on remonte du vide-ordures
même si on revient des enfers
même si on renaît du vide des vides
même si on redevient brutalement
avec même ou pas même sexe
mêmes ou pas mêmes mots
on ne peut peut peut
on ne peut

c’est que maintenant et désormais, animal parmi les animaux je suis, mon étoile est celle du chien, du vautour, de la grenouille, juste un point blanc sur ma rétine que je considère tête inclinée sans avoir à lui donner un petit nom, c’est que le vocabulaire des étoiles, des galaxies et des comètes et de tout le toutime suspendu dans les vides je ne l’ai plus, toujours ça de moins comme fardeau, c’est que le baratin des noms des rues et des bourgades je ne l’ai plus, toujours ça de moins à encombrer, c’est que le bagout des matières et antimatières je ne l’ai plus, toujours ça de moins à peser, et pareil celui des corvées et des minutes minutées, celui des cadres et des cibles, des lignes blanches et des mouches, toujours ça de moins à misérérer


Extraits de presse

« (…) Le monde cassé comme de la porcelaine brisée sur le sol est le monde de celui qui parle, qui monologue, de celui qui crée son « très beau big big bang » (p.21). Il met à bas, en poète (Checchetto n’en est-il pas un ?) « la phrase sempiternelle, le cordon textuel ». Une nouvelle cosmogonie verbale chasse ce qui fut, selon la variante p.21, comme en une litanie :
et maintenant et désormais

Et maintenant zou va rimer avec vous : le monologue devient dialogue ou du moins adresse à l’autre, p.22 :
dire
vous
zou !
Vous

Quelque chose dès lors s’ouvre et s’élargit dans le texte et dans ce monde répété « je vois mon monde mon monde » (p.24). Il y est question du corps et de tous les sens puisque la vue, c’est la vie. Une nouvelle grammaire s’invente.

Nous assistons en vérité à une ère autre, d’un incipit transformé et qui lui aussi revient (p.28, 29,30, 31) :
c’est le matin ou le soir ou le midi tout autant
(…) »

[Marie du Crest, La Cause littéraire, 20 octobre 2015]


« Zou, c’est un homme qui s’agite en un long monologue… qui s’agite, ou qui agite le monde autour de lui.

À la fois lui-même et comédien, il interroge la vie et la place de l’homme dans le monde, jouant des mots et des expressions pour en extraire le sens caché et la poésie incongrue. »

[L’Avant-scène théâtre, n°1399, 1er mars 2016]


« Joyeuse et poétique, l’écriture de Rémi Checchetto se fait le sismographe du monde.

… soudain le monde s’est réuni, a formé une boule, une chose sphérique et fœtale et grisâtre, et, sans crier gare, passe par le vide-ordures du cinquième étage, cela se fait sans bruit aucun, ni de révolte soulèvement, ni de geignement pleurnichement, ni de frottement raclement / zou ! C’est le début. Un tremblement de texte. La fin définitive d’un avant. Le point de départ d’un après.

Et celui qui parle ainsi se trouve débarrassé des guenilles du monde ancien, de ses clichés datés, de ses musiques ringardes, de sa poésie révolue.

Qui est-il d’ailleurs ? Rien n’est précisé, il n’y a pas de personnages, juste celui qui parle. (…)

La langue de Rémi Checchetto s’accroche aux images, aux métaphores, aux nuances des nuages qui encombrent le ciel. Ses mots sont très concrets, très présents, le temps lui-même est aboli, nous sommes les témoins d’une naissance (…)

Rémi Checchetto aime les formules, les listes, les redites et les répétitions. Son écriture, joyeuse et tonitruante, nous emmène aux confins de la poésie, et de la corde à sauter.

Il y a du jeu d’enfants dans son plaisir à faire bondir les mots, à les faire danser ; de la comptine aussi lorsqu’il reprend des leitmotivs pour lancer ses paragraphes et les voir flotter dans l’air du petit matin (…)

Et puis le petit « zou » vient régulièrement interrompre le texte, le découpant, le fragmentant en éclats parfois de verre ou de rires. Un petit mot de trois lettres qui chasse le sérieux, accélère le rythme du temps et nous amuse par son innocence autoritaire.

Le texte est dense et court. Il peut et doit se relire pour en révéler toutes ses surprises. »

[Patrick Gay-Bellile, Le Matricule des Anges, n°170, février 2016]

Vie du texte

Lecture aux Lundis en coulisse du Théâtre Narration, dirigé par Gislaine Drahy, Lyon, le 25 avril 2016.


Lecture d’extraits par l’auteur dans le cadre de la ZAL, zone d’autonomie littéraire, Montpellier, le 18 novembre 2017.

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