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Schrefel, Magdalena

Le repli du paysage

2019

mercredi 13 novembre 2019

Dans un présent intemporel, au fin fond d’une campagne à la fois mythifiée et concrète, un homme néglige les travaux de la ferme depuis la mort de sa femme et se retire dans son monde. Il commence alors son « travail » : la construction d’une Machine qui saurait tout faire, comme une utopie transhumaniste, une sorte d’installation-monde métaphorique qui aspire la vie.

Son fils, jeune garçon au début de la pièce puis jeune homme, ne parvient pas à faire entendre raison au père, pas plus que le bourgmestre – voix de la raison et du compromis. Mais les eaux montent et le danger d’engloutissement se fait de plus en plus précis. La Machine elle-même se met à bruire, à parler ?

Construite sur plusieurs temporalités, la pièce est ponctuée par le duo de deux jeunes filles d’aujourd’hui, sorte de clowns shakespeariens, qui décident de partir à l’aventure, au-delà de la zone interdite autour de la machine.

La langue, en monologues bouillonnants ou dialogues vifs, très construite, ciselée, dérapant, contribue à l’impression d’inéluctabilité de la catastrophe.

Une interrogation sur la place de la spiritualité des vivants– quelle qu’en soit la nature.

Personnages

Les sœurs MAIJA et MÄDI, deux petites filles de la ville
PÈRE, un excentrique
FILS, un garçon qui, au fur et à mesure de la pièce, grandit, de douze ans à presque adulte
BOURGMESTRE, un du village
MACHINE, aussi sous la forme de SUSURREMENT, CHUCHOTEMENT, MURMURE et RUMEUR, peut-être même beaucoup, beaucoup plus, tout le monde ou personne

Temps

AUJOURD’HUI, le temps profond
AUTREFOIS, le temps d’avant le déluge
UNE FOIS, le temps en dehors de tous les temps


1. UNE FOIS // LE DÉBUT DE TOUT DÉBUT

PÈRE. - Ici chez nous c’est comme s’il n’y avait rien entre l’œil et le paysage, comme s’il n’y avait pas d’interstice, pas de temps non plus et pas d’appui. Ici chez nous l’œil s’enfonce directement dans le paysage, il s’y ajuste et le regard le comprend, il est compréhensif. Ici la lumière trace chaque ligne, la lumière repasse sur chaque contour et remplit chaque espace. « La lumière », dit-on ici chez nous, « vient directement du cœur des humains », et « elle vient aussi des choses, des animaux et des minéraux ». Elle est chaude et claire, la lumière, elle n’éblouit que rarement, quand elle est lasse des regards humains, et elle en a rendu aveugle plus d’un. En hiver la lumière passe au blanc. Le blanc vient du ciel et se dépose sur tout, il n’épargne aucune colline, aucun arbre et aucun buisson, et on ne peut plus voir ni caillou, ni brin d’herbe, ni trace, juste du blanc. Le blanc ferme l’interstice entre le ciel et la terre, et on ne peut plus du tout apercevoir le bout du monde. Et on peut faire tous les efforts qu’on veut, plisser les yeux et se concentrer, sur un point, un grain, un flocon, on ne verra rien que du blanc. On aimerait croire alors qu’on voit l’infini, tout droit vers le néant d’où nous provenons. On aimerait penser alors qu’on est dans l’univers, un solitaire qui tombe à travers le temps tout entier et l’espace tout entier, totalement détaché, la terre dérobée de sous les pieds.

Et au moment où l’on pense que tout est perdu dans le blanc, voire que tout est perdu, que la vie a pris fin ni vu ni connu, c’est là que tout verdit ici chez nous. Le vert vient de la terre, il sort des profondeurs, et ni sol, ni tronc, ni maison ne sont épargnés par le vert de ce vert. Même le ciel semble alors être de ce vert, même le ciel prend au printemps la couleur de cette terre, même le firmament ne peut résister à cet éveil, à cette éclosion, à ce fleurissement. À force d’être vert, le ciel devient un lac, un petit lac de forêt profond qui se déverse sur le paysage. Et au moment où l’on pense que tout va être submergé, que le ciel lacustre va tout inonder ici bas et que personne ne sera épargné, c’est là qu’arrive l’automne ici chez nous. En automne, le paysage reprend son étendue, absorbe tout, même ce qui ne lui appartient pas, ne lui a jamais appartenu. En automne, le paysage reconquiert la terre, élargit ses frontières, loin, loin jusqu’au-delà de l’horizon. En automne, le pays est un pays étroit qui dans son début cache sa fin et, de surcroît, dans sa fin, son début. Or, il faut faire quelque chose, on ne peut tout simplement pas l’accepter tel quel, j’ai pensé. « Cette étroitesse, il faut l’affronter, il faut lui faire face avec courage, avec ferveur », j’ai chuchoté. « Une telle étroitesse, elle est obscène, elle blasphème contre tout un chacun et surtout contre moi », ai-je dit, oui, « Une telle étroitesse, on ne peut tout simplement pas la laisser se répandre toujours plus », me suis-je exclamé. Et j’ai commencé mon travail.


2. AUJOURD’HUI // QUAND EST-CE QUE CE SERA DE NOUVEAU L’ÉTÉ

MÄDI. - Une fois je veux vivre quelque chose

MAIJA. - …

MÄDI. - Rien qu’une seule fois

MAIJA. - …

MÄDI. - Si pour une fois quelque chose arrivait

MAIJA. - Quoi donc

MÄDI. - Je ne sais pas

Un temps.

MAIJA. - Nous pourrions tenter une expédition

MÄDI. - Dans l’Uni-Vert
Ou au pays des Amas-Zones

MAIJA. - Ou aux A-Bords

Un temps.

Si on va en bus jusqu’en bordure de ville

MÄDI. - Le long des barrières

MAIJA. - Et par-dessus les murs
Et à travers les fossés
On arrive aux limites de la zone

MÄDI. - Mais c’est interdit

MAIJA. – Eh ben

Un temps.

MAIJA. - Un frère y est allé une fois

MÄDI. - Mensonge

MAIJA. - Non

MÄDI. - Tu mens

MAIJA. - Toi-même

Un temps.

MÄDI. - Qu’est-ce qu’il a dit

MAIJA. - Qui

MÄDI. - Un frère

MAIJA. - Dit de quoi

MÄDI. - Idiote

Un temps.

MAIJA. - Il a dit qu’il y avait des trésors
D’avant le temps profond

MÄDI. - Avant le temps profond
C’était quand

MAIJA. - Tu l’as appris à l’école

MÄDI. - D’abord il y a eu le temps distendu
Et puis le temps rapide
Puis le temps refroidi
Et puis

MAIJA. - Et puis

MÄDI. - Et puis il y a eu nous
C’est ça

MAIJA. - Exact

(…)


7. AUTREFOIS // TOUT LE REPOS QUE LA NUIT ME DOIT

PÈRE. - Tu me passes le fer à souder ?

FILS. - Tu es sûr ?

PÈRE. - Donne-moi le fer à souder, si je te le dis.

FILS. - Est-ce que tu en es vraiment sûr ?

PÈRE. - Passe-moi le câble aussi, fais-moi juste passer le bloc d’alimentation, pour que je puisse tout interconnecter là-dedans.

FILS. - Tu vas devoir y rester, Père.

PÈRE. - …

FILS. - Est-ce que tu veux disparaître pour toujours là-dedans ?

PÈRE. - …

FILS. - Est-ce que tu veux te dérober complètement, à notre monde, à notre vie, au paysage ?

PÈRE. - …

FILS. - Que va-t-il advenir de moi ? Qu’est-ce qu’il me reste à faire ici ? De quoi je vais vivre désormais, alors que toi et ta machine vous avez déjà occupé toute la place ici chez nous ?
Alors que vous avez déjà tout couvert, tout envahi. Comment continuer à cultiver les champs alors que ta machine est déjà plantée là sur chaque hectare, comment traire les vaches alors que la Herta, la Martha, la Milli et même la Rési ont déjà disparu dans les entrailles de ta machine ?

PÈRE. - …

FILS. - Je veux dire, que ferai-je tout seul, sans toi ?

PÈRE. - Si tu forces tes yeux, tu pourras toujours me voir. Et si tu écarquilles tes oreilles, très grand, tu pourras toujours m’entendre de l’extérieur. Et si tu attrapes fermement le bâton que je t’ai donné, et que tu le fais passer par là, tu pourras même me toucher de temps à autre.

FILS. - Je ne te vois plus, Père.

PÈRE. - Il faut juste que tu forces tes yeux, et tu me verras.

FILS. - Père, j’ai des difficultés à te comprendre.

PÈRE. - Regarde comme je suis bien ici, comme je me suis arrangé mon petit coin, regarde comme c’est coquet et douillet ici, comme je suis tranquille, à quel point je me sens en sécurité, confortablement dans son ventre.

FILS. - Il fait nuit ici dehors, une nuit noirâtre. Et il fait froid, j’ai froid aussi.

PÈRE. - J’ai agréablement chaud ici dedans, je suis chaudement sain et sauf. Ici dedans on est comme en train de faire quelque chose d’exceptionnel, comme si on n’était pas tout à fait seul, comme si on pouvait déjà entendre le paradis, et même voir ses lumières un tout petit peu.

FILS. - J’aimerais de nouveau avoir un chez-moi, rentrer dans notre petite maison, dans la chambre la plus reculée, tout au fond, celle qui reste.

PÈRE. - …

FILS. - Et j’aimerais que tu me parles encore de ma mère, au moins parle-moi encore de la mère, raconte-moi pour une fois la vie d’un être humain.

PÈRE. - …

FILS. - Tu as dit quelque chose ?

PÈRE. - …

FILS. - J’ai des difficultés à t’entendre, tout est sonore ici, sonore et silencieux en même temps.

(…)


Distinction

Pièce sélectionnée par le bureau des lecteurs de la Comédie-Française en 2019.

Extrait de presse

« La lecture d’un texte de théâtre contemporain est une expérience, qui assez souvent tient d’un mystère à dévoiler, d’un sens qui ne pourra réellement se donner que lorsque le spectacle effacera le texte « pur ».

Il y a dans tout cela une énigme, parfois une impossibilité à tout saisir. La pièce de M. Schreffel, Le repli du paysage témoigne de cette expérience déstabilisante.

En effet de quoi parle cette pièce ? Est-ce une fable écologique qui met en lumière l’abandon du travail humble de la terre, dans la campagne de Carinthie, en Autriche, le changement du paysage au profit de l’élaboration d’une Machine toute puissante qui se mettra même à parler et ce, au travers du personnage de Josef, le père désigné dans la liste des personnages comme un « excentrique » que ni son fils, ni le bourgmestre du village ne parviennent à détourner de son entreprise qu’ils jugent insensée.

S’agit-il d’une tragédie contemporaine où le Destin ne relève plus des dieux mais des dérèglements inéluctables du climat ? »

[Marie Du Crest, La Cause littéraire, 30 janvier 2020]


« Calque intemporel de notre société, Le Repli du paysage pose la question du transhumanisme ainsi que des limites de la technologie. »

[L’Avant-scène Théâtre, n°1497, 1er février 2021]

Vie du texte

Lecture- scénique dans une réalisation de Heinz Schwarzinger, lors des Journées du théâtre autrichien à Paris, Goethe Institut, Paris, le 5 février 2019.


Lecture au Studio-Théâtre de la Comédie-Française, dirigée par David Tuaillon, avec Anne Kessler, Thierry Hancisse, Anna Cervinka, Jean Chevalier, Clément Bresson, 14 décembre 2019.


Lecture dans le cadre des Lundis en coulisse, proposés par le Théâtre narration, Lyon, 29 mars 2021.

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