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Soublin, Gwendoline

Spécimen

2023

jeudi 14 septembre 2023

Elle a quarante-six ans. Elle travaille au rayon Poissons & Crustacés du SuperGéant.
Poser, peser, taper, coller : c’est son quotidien. Depuis 4720 jours travaillés, pas d’accrocs.

Mais un jour son supérieur l’humilie devant les clients. Il la traite de Cromagnon.
Alors quelque chose s’enraye dans le temps et l’espace.

Le matin du 4721e jour c’est 3,8 milliards d’années qui s’ouvrent en elle et autour d’elle.

Au milieu de la steppe urbaine une épopée intime, poétique et millénaire commence.

PLIOCÈNE

on a quarante-six ans, l’index saignant, on sent ses dents

ses dents claquer

on ne sait plus bien où nos pieds nous ont entraînés
par-delà le parking d’autres parkings que l’on a traversés, d’autres zones industrielles que l’on a balayées d’un œil désormais à l’affût, à la queue-leu-leu on a posé-pesé-tapé-collé ses pieds derrière la faisandée le cabas la babine et la broussaille

on a suivi et on a vu

les musaraignes filer le long des murs d’un cinéma multiplexe fermé
les pigeons picorer une ligne haute tension
on a vu aussi des mouettes tournoyer au-dessus d’un foodtruck à l’abandon
les lièvres foncer tête bêche dans des carcasses de bus
vu des sangliers côtes saillantes se baigner dans l’eau croupie d’une piscine publique
et là-bas un chien à trois pattes on l’a vu, aussi, aboyer sur un sac plastique qui volait fier au vent

on marche dans le froid
le vent nous pince les joues

on est au milieu de quelque part
mais où
on l’ignore

la broussaille et la gringalette marchent en tête
le cabas parfois fouille une poubelle
la babine et la faisandée se donnent la pogne

on atteint un entrepôt

un gigantesque entrepôt sur lequel court du lierre
de la mousse aux tons d’acier
dedans les centaines d’étagères sont vides
les cartons ont disparu
ou s’ils en restent ils sont à plat – comme avortés de leurs gadgets

un brasero est là
posé au cœur de l’entrepôt
improvisé dans le tambour couché d’une machine à laver
la broussaille la faisandée et la babine s’installent autour
avec leurs pierres à aiguiser et la pique à brochette
ils engagent la découpe du daim encore chaud
le vident de ses crottes l’expurgent
de ses boyaux rosâtres
consciencieux

une première cuisse est posée sur le feu

piquée sur le bras d’un porte-manteau en fer
dans son coin le cabas dispose au sol les fruits de sa cueillette
soupe chinoise
tranche de jambon
barquette de maïs haricots verts
sandwichs triangle
pasta box
barres de céréales
et la trouvaille du jour : une boîte remplie de cookies tièdes

les mains piochent ici un biscuit
là une bouchée de daim
nul besoin de diviser le partage va de soi
autour du tambour ils s’emplissent l’estomac

on a quarante-six ans, les doigts aigus, un grain de beauté fauve qui a viré bistre, on a si froid, la chaleur du brasero ne suffit pas

d’autres que la babine la broussaille la faisandée et le cabas grelottent aussi
drapés dans des sacs poubelle évasés sur leurs corps petits et musclés
certains se capuchonnent dans des demi-cirés
une combinaison de ski vêt celui-là, là-bas une peau de tigre en polyester habille ce garçon
à leurs pieds des tongs des chaussettes reprisées avec du fil de nylon
un costard serti de pin’s pour celui-ci
un carton sur la tête fait office à celui-là de couvre-chef

d’autres encore, quasi nus, sont perchés sur les étagères de l’entrepôt
celui de l’ancien géant du e-commerce mondial
que la crise a terrassé
ils y ont aménagé des couches de fortune
les uns au-dessus des autres, superposés
ils en descendent parfois
pour arracher un bout de daim dans le brasero en bas
une miette de casse-dalle
puis sitôt remportent le tout dans leurs bras
et le dégustent, chipeurs, dans leurs étages

à la craquelée taille petite pouces opposables musclés
dont les pieds sont bleus de veine
on apporte directement les victuailles là-haut
on la couvre avec du papier bulle
on la bichonne depuis la pulpe cisaillée des coussinets
on la palpe des badigoinces graisseuses
quand elle gémit on fait silence on tend l’oreille
on acquiesce en crachant des bouts de cartilage
qui rebondissent sur des ordinateurs charcutés desquels on a extrait des cartes mémoire portées en diadème dans des crinières tressées de trombones
et on rit
complices

on se caresse
les guirlandes aux oreilles font un bruit de froufrou
des gosses ébouriffés tètent aux seins de plusieurs mères
ils passent de la mamelle de la faisandée à celle de la jaunisse
ils mordent un mamelon de la babine puis jouent avec le sein gras de la voûtée
les cookies on les émiette sous nos molaires d’ivoire
on est ensemble
il fait bon être

on observe un nourrisson mordre le nichon de la gringalette elle lui colle une baffe
à peine la joue est rouge qu’elle y pose un baiser
l’enfant se réfugie sous le chaud de son aisselle
elle lui enfonce son petit doigt dans la bouche
l’enfant suçote, gencives gonflées
le mal des canines prochaines se tasse
doucement la gringalette le berce
elle lui chante un air de miel et d’épines

on a quarante-six ans et on sent
les nôtres de canines sarcler la chair chaude du fémur du daim rôti – le daim au fort relent de yoghourt et de lacets en cuir, le daim dans lequel on a repêché un téléphone encore allumé

on fait pitance
on fait honneur
on est l’invitée à laquelle pas un ne dit mot

(…)


INTERMÈDE POUR CINQ EXTINCTIONS

(…)
– Vous croyez qu’ils vont venir ?
– Qui ?
– Les secours.
– Il ne faut pas compter sur eux.
– Ils viennent d’embaucher des casqués.
– Alors cinq de moins...
– …
– …
– …
– Messieurs, j’en appelle à votre sens du sacrifice. Qu’est-ce que mourir quand on peut sauver ses amis, ses collègues ? Qu’est-ce que la peur quand la bravoure est un acte de/
– Oh ta gueule !
– Ta gueule, Permien.
– Dégoupille-la ta grenade et arrête de parler.
– Il ne peut pas.
– Pourquoi ?
– Ses bras collent aux parois.
– Rien à voir.
– Pourquoi alors ?
– J’ai une femme, trois enfants.
– Moi aussi.
– Un chat !
– Trias, tu es célibataire toi ?
– J’ai des amis.
– Ordovicien, entre nous, ne le prends pas mal, personne ne t’aime, tu ne manquerais à personne si tu disparaissais.
– Ouille ouille ouille.
– Il me pisse dessus le con, il me pisse dessus !
– Je viens d’acheter une maison en Bretagne !
– Mon fils a seulement cinq mois, cinq mois !
– J’aime caresser pendant des heures ma baignoire ma belle baignoire j’aime ma baignoire !
– Qu’est-ce que tu racontes ?
– J’aime caresser ma baignoire ma belle baignoire.
– Tu perds la tête.
– Ça fait du bien de le dire enfin.
– Ouille ouille ouille.
– …
– J’étouffe.
– Je ne sens plus mes pieds.
– Mes amis, il va falloir qu’un se décide.
– …
– J’ai une idée.
– On est foutus...
– Oh ça va !
– Laisse-le parler.
– Argumentons.
– Quoi argumentons ?
– Que chacun expose aux autres sa belle raison de vivre !
– C’est idiot.
– Pourquoi je dois rester vivant ?
– Le moins convaincant devra se dégoupiller.
– C’est très idiot.
– Tu as une meilleure idée ?
– Pourquoi je dois rester vivant ?
– Ouille ouille ouille.
– C’est difficile.
– Et mettons-nous des notes.
– Quoi ?
– Notons-nous. Celui qui obtient la moins bonne note se dégoupille et devient un héros.

(...)


Distinctions

Pièce finaliste du comité de lecture La Liseuse du Théâtre du Rideau, Bruxelles, 2023.


Pièce ayant reçu l’aide à la création d’Artcena, novembre 2023.


Texte remarqué par le comité de lecture de textes francophones de Eurodram 2024.


Texte coup de cœur du comité de lecture du Rideau, Bruxelles, mai 2024.


Pièce sélectionnée pour le Prix Jacques Scherer 2024.

Extraits de presse

« Gwendoline Soublin nous offre avec Spécimen un magnifique poème dramatique, une fable écologique et déjantée voyageant de manière totalement onirique sur 3.8 milliards d’années. (…)

L’héroïne de ce voyage fantastique est une femme de 46 ans, travaillant dans une grande surface au rayon poissonnerie. Elle parle d’elle à la troisième personne, devenant ainsi peu à peu tout le monde. (…)

Une séquence à l’humour noir, « Intermède pour cinq extinctions », met en jeu les cinq « casqués », chacun portant le nom d’une des grandes extinctions, et permet de débattre des belles raisons de rester vivant, le perdant devant se sacrifier pour permettre aux autres de sortir du ventre de la bête.

Gwendoline Soublin s’amuse avec les mots, les sons, elle modèle la langue comme une glaise préhistorique. Plus la pièce avance, plus la typographie est busculée dans la page.

Voilà une proposition surprenante, une histoire pour nous remettre, nous les humains, à notre petite place dans ce grand tout qu’est la création de la Terre. »

[Laurence Cazaux, Le Matricule des Anges, n°248, novembre-décembre 2023]


« Gwendoline Soublin est une dramaturge qui s’inscrit dans une écriture contemporaine qui bouleverse nos habitudes de lecteur.trice.s.

Dans sa nouvelle pièce de théâtre Spécimen, elle se sert notamment de l’absence d’unité de lieu pour faire de son texte un lieu de vagabondage, d’errance, de voyage. L’occasion pour le personnage de se métamorphoser en même temps que les mots, donnant à l’ensemble des allures monstrueuses. (…)

C’est l’essence même du théâtre que Gwendoline Soublin déjoue ici : elle questionne en effet la notion de personnage. Qui est ce « on » ? Qu’en est-il de son identité, de son humanité, de sa singularité qui semble se fondre dans cet anonymat indéfini ? (…)

L’écriture remplit une fonction performative : la forme donnée au texte donne à voir un personnage soumis au système capitaliste et à la société de consommation. Le récit saccadé et son aspect factuel, mécanique, entrent en résonance avec la perte d’identité et d’humanité que subit le personnage. Le réel se mêle à l’imaginaire dans une perte progressive de sens, dans les mots comme dans l’intériorité de ce « on » qui raconte (…)

Jusqu’à la rupture, la fissure. Entre renouveau, renaissance, recommencement, la thématique de métamorphose devient constante, autant dans ce qui est dit que dans la manière dont on le dit : le texte change de taille, de place dans la page, et finit même par s’épurer.
L’écriture performative – qui fait advenir l’action, le changement – est une véritable prouesse de la part de la dramaturge. »

[Charlotte Payant, Théâtre Actu, 2 novembre 2023]

Le texte à l’étranger

Traduction en allemand par Corinna Popp en 2024.

Vie du texte

Création en direct du Festival d’Avignon, en partenariat avec la SACD, France Culture, dans une réalisation de Laure Egoroff, avec Claire Dumas, au Musée Calvet, le 11 juillet 2023.

Diffusion radio le 17 septembre 2023, et podcast.


Lecture à la Comédie de Saint-Etienne-CDN le 13 octobre 2023.


Lecture dans le cadre des Lundis en coulisse en Belgique, proposée par Cathy Min Jung, directrice du Rideau, le 27 mai 2024.

Un court extrait lu par l’autrice

ICI

Portfolio